« Cher Ami,
J'espère que vous me pardonnerez la familiarité qui consiste à vous appeler « cher ami » mais il est encore un peu trop tôt pour vous appeler « cher confrère » !
Pardonnez-moi également cette intrusion épistolaire dans votre vie.
Je sais que vous êtes actuellement attelé à la rédaction de votre thèse et je comprends pour l'avoir vécu moi-même et pour avoir dirigé un certain nombre de jeunes thésards tels que vous, combien cette période est éprouvante et chronophage. Chaque minute, que dis-je !, chaque seconde, la moindre infime parcelle de temps est dédiée à votre noble travail.
J'ai été positivement impressionné par votre exposé et votre démonstration astucieuse consistant à contrecarrer mes théories sur « L'Œuvre de l'absolu ». Je ferai l'impasse sur la note de provocation que j'ai pu discerner dans votre propos, il est fort possible que j'eusse agi de la même façon envers un vieux professeur ermite de mon acabit.
Voyez-vous, j'ai été jeune aussi et tout comme vous, j'ai vécu des périodes d'exaltation intense sur différents sujets ayant attrait à mes recherches. J'en aurai probablement aussi oublié le respect que je devais à un professeur émérite mais qu'importe, j'ai apprécié votre aplomb et vote ligne de conduite, maintenue contre vents et marées.
Vous vous êtes sciemment positionné dans une situation difficile envers vos pairs et vos professeurs (et je ne parle pas de votre directeur de thèse) dans l'optique de promouvoir votre vision personnelle, originale, et cela me plait.
Je vous propose mon expertise sur le sujet qui vous préoccupe et l'accès à ma documentation privée pour étayer votre critique de la façon la plus constructive possible. Il va sans dire que je désire être invité à votre soutenance de thèse.
Aussi, je vous convie à me rencontrer à mon domicile, dont vous trouverez l'adresse ci-dessous, dans les plus brefs délais.
Je ne serai malheureusement plus disponible à compter de la semaine prochaine, d'ici-là, soyez prompt à me rendre visite, le jour qui vous conviendra.
Votre dévoué,
Professeur Philippe Roméro
Post Scriptum : n'oubliez pas de venir avec l'intégralité de votre travail. »
Si un lépreux s'était chargé de m'amener cette missive, je crois bien que j'aurai baisé ses pieds !
Je relus plusieurs fois ce message, ne faisant aucune confiance à mes yeux.
Avais-je bien compris ?
Roméro me faisait l'honneur de s'intéresser à mon travail et me proposait de le rencontrer !
C'était si inespéré, si incroyable !
J'allais pouvoir débattre de l'hypothétique existence de « L'Œuvre de l'absolu » avec le plus éminent spécialiste de cet ouvrage.
Je tournai et retournai l'enveloppe et la lettre dans tous les sens, à la recherche du signe d'une supercherie ou d'une plaisanterie de mauvais goût mais j'avais beau examiner l'ensemble avec la plus grande attention, je ne décelai rien qui aurait pu me faire pencher dans ce sens. Le plus simple pour être fixé était encore de me porter à la rencontre du vénérable intellectuel.
Fébrile, je réuni mes notes de recherche, le premier jet de ma thèse dans une sacoche et sorti en trombe de ma chambre dont l'atmosphère me sembla soudainement trop pesante. Je dévalai les escaliers me menant au rez-de-chaussée et courrai littéralement vers la bouche de métro la plus proche.
Si j'en croyais l'adresse inscrite sur la lettre de Roméro, il avait élu domicile dans le quartier pittoresque de Saint Germain des Près, non loin de la plus ancienne abbaye de Paris.
Je l'imaginai fort bien déambulant dans les rues pavées, empruntant les petits passages mystérieux dont regorgeait le quartier, s'arrêtant un instant pour profiter des cours ombragées et jouir de la vue des charmantes petites places.
Avait-il déjà fréquenté les cafés célèbres comme le Procope, le Café de Flore, les clubs de jazz animés ?
Le vieux renard demeurait dans le quartier le plus symbolique de Paris, le rendez-vous littéraire et artistique par excellence avec ses maisons d'édition, ses vieilles librairies pleines de charme, ses magasins d'antiquités, ses galeries d'art.
Malheureusement, je jeune goupil fauché, obligé de vivre aux crochets de ses géniteurs que j'étais n'avait pas ce privilège et je fus contraint de traverser toute la ville, enfilant les lignes de métro pour me mener à bon port.
Un petit vent frais me cueillit à la sortie du métro et je me hâtai de trouver mon chemin.
Après quelques recherches infructueuses, je revins sur mes pas et finis par demander ma route à un passant.
Ce fut avec un grand soulagement que je parvins enfin devant le domicile du Professeur Roméro. L'endroit n'avait rien de remarquable, c'était un petit immeuble de 4 étages, construit au XIXème siècle, sans charme.
Je fus déçu de constater que Roméro n'habitait pas dans un lieu insolite. Je l'aurai bien imaginé dans un vieux manoir tarabiscoté ou dans une vieille bâtisse anglaise... et pourquoi pas dans une bibliothèque désaffectée tant que j'y étais.
Je me laissais emporter par mon exaltation et je me forçai à reprendre la contenance de l'étudiant sérieux que je voulais paraître.
Dans le hall de l'immeuble, je vérifiai la présence du nom de mon hôte. C'était donc vrai, j'allais réellement le rencontrer.
Rez-de chaussée gauche, au fond de la cour.
Sous la sonnette, une étiquette portant la mention « Roméro ».
Je m'apprêtai à manifester ma présence lorsque je constatai que la porte d'entrée était entrebâillée.
J'étais interloqué, indécis sur la conduite à tenir.
Fallait-il entrer ? Le Professeur était-il tellement sûr de ma visite à cet instant précis qu'il avait pris le risque de laisser sa porte ouverte ?
Décontenancé, je décidai de sonner pour signaler mon arrivée. J'allai pousser la porte et pénétrer dans l'appartement lorsque j'avisai une petite enveloppe posée dans l'entrebâillement.
Décidément, le Professeur aimait cultiver le mystère !
Avait-il décidé de me proposer un jeu de piste ou quelques énigmes pour vérifier que je méritai de le rencontrer ?
A SUIVRE...


Envie de commenter?