BABEL
(2008)
(Tous droits réservés)
« ... et, c'est par cette démonstration que je peux aujourd'hui assurer que la théorie développée par le Professeur Roméro dans son ouvrage « Mythes et réalités du savoir absolu » est erronée. Il n'existe pas à ce jour, il n'y a jamais eu et il ne pourra jamais exister d'ouvrage renfermant tout le savoir de l'humanité et toutes les connaissances engrangées depuis le début des temps. Cet ouvrage n'aurait pu être engendré que par une entité supérieure ce qui, pour des raisons dépassant le sujet de mon exposé, ne peut être retenu sans frôler l'insensé. Ainsi, l'ouvrage L'Œuvre de l'Absolu n'existe pas.» Je martelai cette dernière phrase tout en parcourant du regard l'assemblée réunie dans l'amphithéâtre de l'université.
A en croire les premières réactions de mon public, j'avais réussi mon coups d'éclat prémédité. Une trentaine d'étudiants étaient venus m'écouter et je repérai une poignée de professeurs mêlés à eux.
Mes auditeurs semblaient partagés, certains commençaient à applaudir mon exposé tandis que d'autres se préparaient à me siffler. Ce n'était pas en toute innocence que je m'étais attaqué aux travaux du Professeur Roméro.
Thésard dans ce qui était son ancienne unité de recherche, j'enrageai de ne pas avoir pu le côtoyer et confronter mes idées aux siennes. Je l'admirai follement mais il faut savoir bruler ses idoles et j'étais aujourd'hui prêt à placer mon maître à penser au centre du bûcher. Mes propres idées prenaient corps et, ayant longtemps suivi les mêmes que mon mentor, elles commençaient à diverger.
Je réunis mes notes éparses sur le bureau et refermai mon dossier dans un claquement qui devait couper court à toute discussion, du mois l'espérais-je. Je ne me sentais pas enclin à polémiquer pour le moment.
Une boulette de papier atterrit à mes pieds, le tireur n'avait pas réussi à m'atteindre.
En levant les yeux, je vis un de mes professeurs, les bras croisés sur la poitrine qui remuait la tête de gauche à droite dans un mouvement de dénégation.
L'amphithéâtre se vidait graduellement, dans un brouhaha qu'alimentaient les discussions de mes partisans et de mes détracteurs.
« Mais tu es un vrai malade dans ton genre ! »
Je me retournai vers je jeune homme qui s'adressait à moi.
« Tiens donc, tu croyais que j'allais me dégonfler ? » lui répondis-je.
Tristan me sourit amicalement.
Amis depuis le lycée, nous avions suivi la même voie jusque dans cette université, choisissant tous deux de nous engager dans le long chemin d'un doctorat en histoire de la littérature.
Tristan n'était pas toujours d'accord avec mes pensées mais nous respections nos points de vue et pour cela, plus qu'un ami, il était un pair que j'appréciais.
Tristan : « Je ne pensais pas que tu garderais cette partie sur la réfutation des thèses de Roméro...c'est une provocation ?
Moi : Voyons, tu sais bien que je tenais à être le plus critique possible dans ma démonstration. Malgré tout l'intérêt et le respect que j'ai pour les travaux de Roméro, il reste de trop grandes zones d'ombre qu'il n'a jamais voulu élucider.
Tristan : Cela fait 5 ans qu'il a délaissé son département de recherche pour écrire ses romans, tu ne crois pas qu'il avait juste envie de changer d'horizon ?
Moi : Je ne crois pas qu'on abandonne ses recherches du jour au lendemain pour se cloîtrer chez soi et écrire de la fiction, si bonne soit-elle, sans un bon prétexte. Plus personne ne l'a revu depuis toutes ces années. Il ne donne aucune interview autre que par écrit... et tu trouves que c'est un comportement normal ?
Tristan : Arrête, on en a déjà parlé il me semble... tu sais ce que j'ai entendu dire au milieu des autres étudiants ? Que Roméro lui-même était présent ! Tu te rends compte ?
Moi : Si c'était le cas, et c'est tout à fait improbable, cela voudrait dire que je serai parvenu à faire sortir le vieux renard de sa tanière !
Tristan : Méfie-toi jeune goupil, tu n'es pas encore assez aguerri pour lui tenir tête... j'ai hâte d'assister à ta soutenance si tu ne changes pas ta position. Belle esclandre en perspective... et qu'en pense ton directeur de thèse ?
Moi : Ne m'en parle pas... il guette le moindre de mes faux pas pour saquer mon travail. Il a travaillé avec Roméro du temps où celui-ci était encore en charge de l'unité de recherche. Il m'a menacé de se désengager de ma thèse si je ne changeais pas certains de mes propos. Et même le fait que j'ai soigneusement tout étayé ne le satisfait pas. J'ai commis l'outrage de toucher aux idées de Dieu Roméro, il en oublie tout sens critique.
Tristan : J'espère que tu sais ce que tu fais...
Moi : (en soupirant) J'en viens à douter de moi parfois... ».
Je plongeai dans mes pensées tandis que nous cheminions silencieusement le long des couloirs jusqu'à la sortie de l'université.
Le pâle soleil d'hiver jouait dans les branches dénudées des arbres et sa chaleur sur mon visage me sortit de mes rêveries.
Je saluai mon ami et je marchai jusqu'à la gare d'un bon pas.
L'université était située en banlieue parisienne, assez loin de la chambre de bonne que louaient mes parents mais j'étais encore chanceux en comparaison d'autres étudiants qui devaient cumuler un emploi avec leurs études.
Mes parents prenaient tous mes frais en charge me permettant ainsi de me consacrer uniquement à mon doctorat. Ils étaient fiers de moi, j'étais le premier thésard de la famille et ils tenaient à me soutenir du mieux qu'ils le pouvaient.
Je m'endormi, la tête posée contre la vitre du train et une sensation de froid me tira de mon sommeil juste à temps pour ne pas louper ma station d'arrivée.
Ma chambre n'était pas très grande mais elle suffisait à contenir mes effets d'étudiant. Des piles de livres formaient des colonnes menaçant de s'effondrer au moindre choc mais j'aimais la compagnie de tous ces ouvrages et je ne pouvais pas me résoudre à me séparer ne fusse que d'un seul d'entre eux.
Ils étaient mes amis, mes sujets d'étude et la justification de ma vie actuelle.
Je dormais avec eux, je ne pensais qu'à eux, je vivais chez eux...
Je m'allongeais sur mon lit, désireux de profiter d'un peu de repos avant de reprendre la rédaction de ma thèse.
Il me restait une cinquantaine de pages à remanier avant la prochaine séance avec mon directeur et je ne pouvais rien laisser au hasard tant les relations étaient tendues. Et quelles seraient-elles après mon exposé de ce jour ?... j'en frémis d'avance mais j'étais résolu à continuer sur ma lancée coûte que coûte.
Je saisi un livre sur ma table de chevet et reprenais la lecture là où je l'avais laissée.
« L'encyclopédie de Babel » de Philippe Roméro.
4ème fiction du Professeur Roméro, ce roman érudit faisait écho à ses travaux sur le savoir absolu.
La lecture en était captivante, envoutante et il avait bénéficié d'une couverture médiatique hors norme.
Malgré le fait que son talent ait été salué par la critique littéraire et par la faveur du public - Roméro avait été comparé à Umberto Eco ! - le professeur avait décliné toutes les invitations à paraître devant une caméra. Les journalistes avaient été réduit à mener leur interview par échange de courrier et seuls quelques élus avaient pu converser une poignée de minutes par téléphone avec l'excentrique auteur.
Les photos illustrant les articles et les 4ème de couverture des ouvrages dataient toutes d'il y a plus de cinq ans.
Lorsque Roméro avait abandonné son unité de recherche, il avait non seulement disparu de la vie universitaire mais aussi de toute vie publique. Il s'était uniquement préoccupé de ses écrits romanesques, délaissant également les articles professionnels qu'ils publiaient à l'intention de ses pairs.
Je lus très tard dans la nuit, sautant même mon dîner, trop avide de terminer « L'encyclopédie de Babel ». Je me tournai et me retournai sur mon lit, les yeux rivés sur le texte.
Ce livre était fascinant.
Derrière l'intrigue, je sentais l'ombre du fameux « L'Œuvre de l'absolu », ouvrage mythique dont l'existence était soutenue par Roméro.
Il en avait fait le personnage principal de son écrit.
Protagoniste terrible, « L'Œuvre de l'absolu » rendait fou quiconque osait consulter ses pages et provoquait la destruction instantanée et complète de l'Humanité, incapable de s'approprier les connaissances et de les appliquer à bon escient.
Je finis ma lecture avec avidité et, à peine avais-je achevé la dernière ligne, je m'endormis profondément, comme terrassé par trop d'émotion intense.
Les jours suivants, j'eu toutes les peines du monde à me concentrer sur ma thèse.
Je triturais les phrases dans tous les sens, soudainement incapable de m'exprimer et doutant de mon propre travail.
C'était une sensation insupportable et inédite et je faisais les cent pas dans ma chambre comme un fauve tournant sur lui-même.
J'heurtai une pile de livres qui s'étala sur le sol.
Eux aussi me semblèrent intolérables.
Exaspéré, je décidai alors de changer d'air et d'aller marcher au gré des rues pour me distraire.
Sur le pas de ma porte, je m'arrêtais pour récupérer le courrier que la concierge avait déposé à mon intention.
Au milieu des factures et des prospectus, une lettre retint mon attention.
L'enveloppe blanche était de belle qualité, le papier était épais et une élégante écriture à l'anglaise avait inscrit mon nom et mon adresse.
Elle m'avait été envoyée il y a 48 heures si j'en croyais le cachet d'affranchissement. Mais ce qui attira le plus mon attention, c'était les initiales imprimées en relief qui ornaient le coin gauche de la missive.
« P.R. ».
Je n'en croyais pas mes yeux.
Se pouvait-il que... ?
Au comble de l'excitation, je déchirai l'enveloppe pour en sortir une feuille, couverte de la même écriture élégante, elle aussi ornée par les lettres « P.R. » en relief.
Je m'adossais au mur du couloir, et, fébrilement, je commençais la lecture, le cœur battant à tout rompre dans ma poitrine.
A SUIVRE ...


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