Compte à rebours, roman, 2006

Jeudi 20 novembre 2008 4 20 /11 /Nov /2008 21:57

Publié dans : Compte à rebours, roman, 2006

« - Ouais, ben, moi, j'habite dans une banlieue paumée où personne ne vient jamais. Oh, je comprends ça, tout est cassé, moche, on se fait agressé si on n'est pas du coin... Les gars, ils te repèrent de loin et ils te sautent dessus, des vautours. Il faut savoir se faire respecter si tu veux t'en tirer.

 

Brian tripotait nerveusement les écouteurs de son lecteur MP3, les yeux baissés, une moue de dédain tordant sa bouche. Son débit de paroles était volontairement lent, renforçant son air profondément désabusé.

 

- Je suis ici en stage, je fais le grouillot. En fait, je fais un peu de tout, de la manutention, des petits travaux, ce qu'on me demande. Il parait que c'est un stage d'accession à l'emploi. Tu parles ! Quel emploi ?

J'ai laissé tombé l'école à 16 ans, je m'y ennuyais, ça ne me servait à rien d'y passer mes journées et puis, mes potes me charriaient d'y aller encore tous les matins avec mon sac bourré de cahiers que je n'ouvrais même pas. En fait, j'aurai pu les revendre, ils étaient quasi neufs, ces cahiers !

Non, moi, ce qui me branche, c'est d'être avec mes potes, on chatte, on s'éclate... enfin tout ça quoi.

De temps en temps, on va vers la ville, pour aller manger un truc, aller au cinéma, voir des filles... enfin, quand on a un peu d'argent, quoi...

Plus tard, je voudrais me marier, avoir des gosses, avoir un vrai boulot, une chouette maison et une belle caisse... enfin, tout ça, quoi... »

 

Il ponctua sa phrase d'un ample geste de la main qui balayait sa vision d'un avenir fantasmé et qui semblait si loin de la réalité.

« - Je n'ai jamais fait de conneries, moi, pas comme les trois quart des lascars de chez moi, je n'ai pas envie de tomber, je veux un avenir ! Il y en a plein qui se font serrés pour des histoires de dopes, des conneries de vol, des dégradations. C'est n'importe quoi... comme si on avait besoin de ça vue la zone dans laquelle on vit. Quand on dit où on habite, les gens nous regardent bizarrement, ils croient qu'on va les dépouiller sur place, comme ça... on n'est pas tous des sauvages...

D'un autre côté, je comprends ceux qui font des conneries. Ils tournent en rond, personne ne leur dit qu'ils peuvent faire quelque chose... de toute façon, ils ne le croiraient pas. Moi, mes parents, ils sont ouvriers et ils m'ont toujours dit qu'on pouvait s'en sortir et avoir une vie sympa. Oh, pas phénoménale, mais cool quand même. Enfin, là, ma mère est au chômage, ça fait trois ans alors elle fait des petits ménages au black... ça aide.

Moi, je ne finirai pas au RMI, c'est clair ! »

 

Brian releva son visage, offrant son regard déterminé, soudain illuminé par toute l'impétuosité de la jeunesse et son formidable appétit de s'en sortir.

 

Cécile acquiesça silencieusement, ce gosse n'était pas si terrible que ça, finalement, Juste semblable à d'autres jeunes de sa génération qui se débattaient dans une société prompte à exclure et à juger à l'emporte pièce, sans discernement. Elle éprouva l'envie de bénir sa vie et sa famille qui lui avait permis de s'élever dans la vie sans trop d'anicroches. Elle se demanda qu'elle eut été sa réaction à la place de Brian.

Aurait-elle trouvé assez de ressources pour combattre l'adversité et l'évidence d'un chemin négatif tout tracé ?

Elle se pelotonna contre Paul qui effleura ses cheveux du bout des lèvres. Comme elle appréciait ses minutes volées à la réalité de sa relation avec cet homme, obligée de se contenter de miettes d'existence et de rapides et discrètes étreintes qui la laissaient de plus en plus sur sa faim.

Elle brûlait de partager son quotidien avec un homme, de construire enfin quelque chose de plus fort en complément de sa vie professionnelle qui la comblait pourtant. Malheureusement, cet homme ne serait pas Paul, elle le savait, il ne serait qu'une histoire dans sa vie, et elle, une femme destinée à l'accompagner un petit bout de route parallèle par rapport à son existence bien établie.

 

Les quelques notes de la sonnerie d'un téléphone portable s'élevèrent dans les airs, replongeant brutalement les passagers dans la réalité. Josselin fouilla dans ses poches à la recherche de son Nokia et, sitôt récupéré, il activa la communication.

 

« - Allo ?

- Euh, je suis la personne d'Hildebrand Services que vous eu tout à l'heure...

 

Plissier se sentait complètement imbécile, obligé de tenir ce mauvais rôle pour les besoins de la cause.

           

- Oh, oui, je me rappelle de vous... alors ? Quelles sont les nouvelles ? J'espère que vous appelez pour annoncer que c'est bon en tout cas...

- Quasiment Monsieur, la pièce manquante est arrivée, nos techniciens réparent en ce moment même.

- Ouf, enfin, vous m'en voyez ravis et mes camarades aussi !

 

Plissier entendit distinctement les soupirs de soulagements des passagers qui arboraient maintenant de larges sourires sur leurs visages encore si soucieux l'instant précédent.

Il s'en voulu de les rouler ainsi et de susciter une liesse qui risquait d'être démentie par la suite et passa nerveusement la main dans ses cheveux.

 

- Monsieur, je voulais vous demander si vous pouviez me donner vos noms, à tous ?

 

Décontenancé, Josselin marqua un temps avant de répondre.

- Mais, puisqu'on va bientôt sortir, vous pourrez les prendre après ? Pourquoi en avez-vous besoin maintenant ? Quelque chose ne va pas ?

 

Oh, oh... mal joué, Stéphane... trouve quelque chose de plausible, et vite !  Plissier réfléchit intensément et lâcha soudainement :

 

- C'est que nous ne voulons pas vous ennuyer lorsque vous allez sortir de là et la société aimerait faire un geste pour le désagrément que vous avez subi...

 

Ouf, bravo, c'est une bonne réponse, tu noies le poisson, il ne peut plus rien rétorquer à ça ! songea Plissier soulagé de s'être aussi rapidement sorti de ce mauvais pas.

 

- Oh...d'accord, je comprends mieux, je questionne mes compagnons, un instant, s'il vous plait... »

 

Josselin se tourna vers les passagers qui lui fournirent les renseignements de bonne grâce, épelant même leurs patronymes pour plus de facilité.

Le Lieutenant nota soigneusement les informations et prit congé de son interlocuteur. 

Il ne lui restait plus qu'à entrer les données dans son ordinateur pour que de puissants logiciels informatiques interrogent toutes les bases de données imaginables et lui rapportent des éléments mettant ainsi littéralement à nu les existences des individus. Qu'une amende impayée traîne quelque part, qu'ils aient fait l'objet d'une condamnation, même minime, il le saurait instantanément.

Quant à Josselin, il rangea son téléphone portable dans une de ses poches mais demeura pensif.

Il avait du mal à partager la liesse de ses camarades qui laissaient éclater leur joie depuis l'annonce de leur proche libération.

Malgré les propos rassurant qu'il venait d'entendre, l'angoisse ne le quittait pas et son cœur restait comme pris dans une sorte d'étau qui l'enserrait à l'étouffer. Non pas qu'il ne croyait pas l'interlocuteur avec lequel il s'était entretenu mais un vague pressentiment lui laissait croire que les événements allaient prendre une autre tournure, sournoise et inquiétante.

 



 A SUIVRE ...

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