Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

La citoyenne des étoiles

 


 

 

la citoyenne des etoiles.

(1989)

 

 

 

 


(Tous droits réservés)

 

 

 

 

La délicate étoile de neige tourbillonnait dans le ciel, poussée par la main du vent glacial de novembre, et vint doucement se poser au creux de mes mains où elle fondit en un instant.

 

J' observais la petite goutte d'eau tremblante et l'écrasais dans la paume de mes mains.

 

Pourquoi ces petits diamants finement ciselés ne résistaient-ils jamais à la chaleur humaine?

 

Quel bonheur ce serait pour un gosse de huit ans comme moi que de ramener ces éclats de givre à sa mère!

 

 

Dépité, je traversai la petite cour entourée de bâtiments pour m'asseoir sur le perron menant à notre immeuble.

 

Cela faisait un mois que nous venions d'emménager ici, dans cette grande ville qu'est Paris.

 

 

Petit campagnard de naissance, j'avais quelques difficultés à m'habituer à ces grands immeubles, ces trois brins d'herbe et cette poignée d'arbres anémiés.

 

 

Je regrettais avant tout la jument du Père Albert, ce gros paysan aviné mais pourvu d'un coeur débordant d'amour pour les enfants du voisnage.

 

Cette jument, un vulgaire percheron, devait avoir le même âge que son propriétaire si bien que nous l'appelions l'Albertine.

 

 

Tous les matins, par n'importe quel temps, je ne manquais jamais d'aller lui parler, de lui dispenser quelque caresse et de lui offrir un morceau de sucre qu'elle saisissait de sa grosse langue chaude et rugueuse.

 

Son hennissement joyeux en guise de bonjour me manquait si bien que je faisais des réserves de friandises à lui offrir lors de ma prochaine visite.

 

 

Entourée de hauts bâtiment gris d'en moyenne cinq étages, la petite cour vide me semblait bien triste. Et elle devait très certainement être malade pour qu'aucun brin d'herbes n'arrivent à pointer sa frêle tige verte vers le ciel bleu délavé.

 

J'allais également à l'école où j'obtenais des résultats forts honorables mais où je me butais contre les autres élèves qui m'appelaient "le bouseux".

 

Je n'ai jamais pu comprendre cette sorte de racisme fort primaire.

 

 

Je n'avais donc pas d'amis mais je me suffisais à moi-même.

 

D'un caractère rêveur, je me renfermais dans mes pensées où mon imagination m'apportait tout ce dont j'avais besoin.

 

 

Ma mère était une femme au foyer et elle s'occupait de Mélanie, ma petite soeur de 5 mois qui m'apparaissait plutôt sous l'état d'une larve vagissante et malodorante à ses heures; si bien que je me demandais avec une pointe d'anxiété si j'étais passé par ce stade infâmant et si ma soeur allait un jour prendre forme humaine.

 

Mon père travaillait en tant que vendeur dans un grand magasin d'une rue avoisinante.

 

 

Assis sur les marches du perron, je sentais le froid m'engourdir et je frottais mon nez gelé.

 

 

Ma mère me disait toujours :

 

 

"Tu as un petit bout de chou de nez à croquer. Prends garde qu'on ne te le dévore pas!"

 

 

Longtemps j'eus très peur de trop m'approcher d'une source de chaleur de crainte de voir "mon bout de chou" fondre comme un chocolat.

 

 

Qu'aurais-je fais sans lui?

 

 

Que serais-je devenu avec ce trou au beau milieu de mon visage?

 

 

 

Des pas me firent lever la tête et j'aperçus une robe bleue et un manteau noir surmontée d'un minois à nattes rousses ornées de rubans bleus et d'une multitude de tâches de rousseur.

 

 

C'était une fille presque comme toutes les autres qui devait avoir mon âge.

 

Je dis presque comme toutes les autres car celle-ci semblait plus vive et plus espiègle que ces congénères.

 

 

 

De toute façon, j'avais la fâcheuse tendance à assimiler les filles à ma petite soeur larvesque.

 

 

Elle me fit un sourire franc puis disparut dans la loge de la concierge.

 

 

Je ne tardais pas à regagner notre appartement poussé par le froid et la

 

curiosité.

 

Ma mère devait bien savoir de qui il s'agissait, elle savait tout ce qui se passait dans notre campagne alors pourquoi pas ici?

 

 

Elle était en train de faire la vaisselle, sa silhouette gracile penchée au-dessus de l'évier; le chat lové à ses pieds.

 

 

Mourou, le chat, était un adorable chaton tigré que j'avais trouvé le jour de notre arrivée. Je l'avais nommé ainsi en souvenir de son premier cri envers moi, une sorte de « miaou-rou » geignard.

 

Mes parents m'avaient autorisé à le garder pour ma plus grande joie.

 

 

Je déposais un baiser sur la joue de ma mère et caressai le chat.

 

 

MOI :               Dis maman, tu sais qui est la petite fille que j'ai croisé dans la cour?

 

 

MAMAN :       Quelle petite fille?

 

 

MOI :                Elle a des nattes rousses et pleins de tâches de rousseur...

 

 

MAMAN :       Ah, oui! Je vois, tu veux parler de la fille de la     concierge, Elisée? Elle a ton âge. C'est une bonne petite.             Pourquoi me demandes tu cela?

 

 

MOI :               Oh, pour rien, maman. Je l'ai rencontré dans la cour et  je voulais savoir. Bon. Je vais jouer dans ma chambre.

 

MAMAN :       D'accord, mais ne dérange pas tout car j'ai déjà rangé!"

 

Je quittais la cuisine pour aller jouer dans ma chambre poursuivi par le chat et me bouchant les oreilles pour échapper aux gazouillis de Mélanie qui venait de se réveiller.

 

 

Je m'approchais de la fenêtre, soulevais le rideau et regardais dans la cour. De là, je pouvais apercevoir la loge de la concierge où vivait Elisée que j'avais déjà très envie de connaître.

 

 

Cette occasion se présenta le lendemain alors que je rentrais de l'école avec mon cartable sur le dos.

 

 

Je pénétrais dans la petite cour grise lorsqu' Elisée sortit de la loge.

 

Elle vint directement vers moi et je m'arrêtais pile sur place.

 

Elle portait une robe de velours verts et des rubans assortis à ses nattes.

 

 

Elle me sourit :

 

ELISEE :        Bonjour!

 

MOI :               Bonjour!

 

ELISEE :        Je m'appelle Elisée. Et toi?

 

MOI :               Euh... je m'appelle Pierre.

 

ELISEE :        Je suis la fille de la concierge. Et toi?

                        C'est bien toi qui a emménagé au troisième étage, il y a un mois?

 

MOI :               Oui, c'est moi avec toute ma famille.

 

ELISEE :        Tu as une soeur, je crois?

Tu as de la chance, moi je suis fille unique, j'aurai bien voulu avoir un petit frère ou une petite soeur pour jouer avec. Lorsqu'on est seule on s'ennuie, tu sais?

 

MOI :               (silence)

 

ELISEE :        Si tu veux on pourra jouer ensemble...

 

MOI :               (silence gêné)

 

ELISEE :        A moins que tu juges qu'un garçon ne doit pas jouer     avec une fille.

Certains garçons pensent que les filles sont des êtres sots et fragiles. Ce n'est pas vrai, j'ai déjà battu des garçons à la course, à l'école.

 

MOI :               D'accord, on jouera ensemble.

 

ELISEE :        Ce soir?

 

MOI :               Non, ce soir je ne peux pas, je dois aider ma mère.

 

ELISEE :        Demain, alors? C'est mercredi, tu n'auras pas d'école...

 

MOI :               D'accord! A demain après midi!

 

ELISEE :        A demain, Pierre!"

 

 

Elle me serra la main fermement et disparu à nouveau dans la loge de sa mère.

 

 

Le lendemain, Elisée m'attendait dans la cour et m'accueillit en me gratifiant d'un sourire franc et d'une poignée de main.

 

 

Elle m'entraîna chez elle où nous devions passer la journée.

 

 

Après la présentation à sa mère, elle me mena à sa chambre.

 

Ce n'était pas comme j'imaginais une chambre de fille.

 

 

Oh, il y avait bien des poupées deci-delà mais il y avait également des photos d'étoiles, des piles de livres d'astronomie et un télescope à la fenêtre.

 

Je m'approchais de l'appareil et regardais par la lorgnette.

 

 

Elisée me posa la main sur l'épaule et m'expliqua comment il fonctionnait et ce qu'elle voyait la nuit.

 

Sa mère nous appela pour goûter et je me rendis-compte combien le temps passé en bonne compagnie file en un éclair.

 

Dans de nombreux rêves, j'essayais de trouver le moyen d'arrêter le temps et c'était-là un moment où j'aurais voulu que ce soit la réalité.

 

 

Ce fut un charmant après-midi où le petit campagnard rêveur parla des fleurs et des animaux à la citoyenne des étoiles qui m'enseigna quelque mystères de la voie lactée.

 

Elle était très intelligente et sa mère prenait visiblement plaisir à l'entendre discourir sur de tels sujets.

 

 

Nous décidâmes de nous revoir les mercredis et les week-end et nos liens se ressérèrent au fur et à mesure du temps.

 

 

Nous étions liés comme frère et soeur et cela prêtait à plaisanterie chez moi, où mes parents appelaient Elisée « ma petite fiancée ».

 

 

Un mois passa encore, puis deux.

 

 

 

La fin de l'année arriva à grand pas et Elisée vint me chercher un mercredi, le rose aux joues.

 

 

ELISEE :        Pierre, tu es déjà allé au zoo?

 

MOI :               Non, jamais!

 

ELISEE :        Ma mère est d'accord pour nous y emmener.

Ce serait bien que tu viennes, les fêtes arrivent bientôt et on va être séparé quelque temps. Si ta mère est d'accord...

 

 

Ma mère me laissa bien évidemment y aller.

 

J'enfilai mon manteau, mes moufles et je dévalai quatre à quatre l'escalier derrière Elisée.

 

 

 

 

De toutes les journées que j'ai vécu, c'est, sans conteste, la plus merveilleuse et celle qui est restée graver dans ma mémoire avec le plus de vivacité.

 

 

Emerveillés, nous allions de cage en cage, effrayés par les fauves, amusés devant les singes et nous gavant de gaufres.

 

 

Comme tous les bons moments, celui-ci passa bien vite et le soir arriva trop tôt.

 

 

Il était temps de rentrer, la nuit tombait.

 

 

Arrivés à la porte d'Elisée, nous eûmes du mal à nous séparer.

 

Elle me sembla différente ce soir-là.

 

Dans la pénombre, je trouvais son visage pâle et ses yeux cernés de noir.

 

Elle était fatiguée, moi-aussi, mais d'une manière étrange.

 

 

Sa mère me posa une main tremblante sur l'épaule et m'embrassa.

 

 

 

Je m'avançais vers Elisée, elle me tendit une main hésitante puis elle m'embrassa sur les deux joues et me murmura à l'oreille :

 

 

"Tu es mon meilleur ami."

 

 

Nous nous regardâmes longtemps puis elle rentra chez elle avec sa mère.

Le froid s'abattit soudainement sur moi et je regagnais tristement notre appartement.

 

 

 

Nous passâmes les fêtes de fin d'année dans notre campagne où je retrouvais le Père Albert et sa jument.

 

Je pensais beaucoup à Elisée, à son air si las la dernière fois que nous nous étions vu et j'avais hâte de rentrer à Paris pour la revoir.

 

 

Le lendemain de notre retour dans la capitale, je me précipitais chez Elisée.

 

 

Sa mère m'ouvrit.

 

Elle avait un air étrange comme absente puis elle me serra à m'étouffer contre elle en réprimant un sanglot.

 

 

Je la regardais un instant puis cherchais Elisée des yeux.

 

 

Pourquoi ne venait-elle pas me dire bonjour?

 

 

Sa mère me désigna un siège où je grimpais.

 

Elle s'assit également puis m'observa.

 

Après un moment de silence, je décidais de lui demander:

 

 

MOI :               Où est Elisée?

 

ELLE :            (d'une voix tremblante) Elisée? Elle n'est plus là...

 

MOI :               Où est-elle? Elle revient bientôt?

 

ELLE :            Non, mon petit Pierre.

                        Elle est partie pour très longtemps.

 

MOI :               Pourquoi ne m'a-t-elle rien dit?

 

ELLE :            Elle n'a pas voulu.

                        Tu comprendras cela quand tu seras plus grand.

 

MOI :               (les larmes aux yeux) Je peux lui écrire au moins?

 

ELLE :            Non, Pierre, là où elle est, elle ne pourra pas te répondre.

 

MOI :               Ce n'est pas juste, je veux la voir!

 

 

 

 

 

Je m'enfuis précipitamment et regagnais mon appartement en courant comme un fou. Je sentais confusément que quelque chose de grave venait de traverser ma vie bien que je n'arrivais pas encore à saisir ce dont il s'agissait.

 

 

Ma mère m'ouvrit la porte, je la bousculais, m'élançais dans ma chambre pour m'écrouler sur mon lit en sanglotant.

 

 

Ma mère s'assit sur le bord du lit et me caressa les cheveux.

 

 

 

Nous restâmes longtemps ainsi, jusqu'à ce que mes pleurs se calment.

 

Le soir commençait à tomber et nous nous blottîmes l'un contre l'autre.

 

La main dans mes cheveux se faisait apaisante et aimante, elle m'ôtait une partie du poids de mon chagrin.

 

 

MAMAN :       Je vois que tu es au courant, Pierre.

                        Vois-tu, les êtres naissent, ils grandissent, vieillissent et puis ils meurent.

                        Certains n'ont pas le temps de grandir.

Ils sont malades, comme Elisée. Son sang était envahi par des petits éléments, ce sont comme des microbes, il y a des globules et ils s'attaquent.

                        C'est une maladie que l'on appelle leucémie.

                        Voilà, c'est tout.

Tu sais, Elisée est au paradis, elle t'entend, elle te voit et elle n'est sûrement pas contente de te voir comme ça.

Elle a demandé à sa maman de te donner son télescope.  Tu regarderas dedans et tu verras; il y a certainement une étoile de plus dans le ciel.

                        Une belle étoile qui brille comme un diamant.


 

MOI :               Pourquoi a-t-elle eu cette maladie, maman?

 

 

MAMAN :       Je ne sais pas, personne ne sait.

 

 


J'éclatais alors en sanglot ma mère me berça contre elle et la chaleur de sa tendresse fini par m'endormir.

 

Mais avant de sombrer dans le sommeil, je songeais à Elisée qui avait enfin réussi à réaliser son rêve : siéger parmi les étoiles.

 

 

 

 

 

FIN

Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost 0

À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
Voir le profil de Sandrine Virbel sur le portail Overblog

Commenter cet article