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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

La chasse aux mots

 

 

LA CHASSE AUX MOTS

(1988)

 

 


 

Tous droits réservés

 

 

 

Le chauffeur de taxi gara son véhicule sentant le pipi de chat et le tabac froid à bon marché devant la porte du hall d'entrée de mon immeuble.

 

Il se tourna vers moi, releva d'un doigt sa casquette à carreaux et m'annonça sans délicatesse le montant prohibitif de la course nocturne. Je réglai vite fait et m'extrayais, non sans peine, de la voiture.

 

Ouf, il était temps ! Mon dîner, exacerbé par l'odeur de l'habitacle allait prendre le sens inverse du trajet ordinaire.

 

Oui.

Moi, l'asociale par excellence, j'avais dîné « en ville » chez des petits bourgeois exécrables, cela contrairement à mes principes. Il aurait été dommage de manquer un aussi bon repas et le voisinage d'un grand éditeur parisien pour dîner d'un sandwich au comptoir de premier troquet venu.

 

 

            Tandis que je montais l'escalier en me cramponnant à la rampe, les chandeliers, le homard-thermidor et la bouteille de champagne - sans compter les apéritifs que j'avais bus - valsaient devant mes yeux embrumés.

 

Égarée par les bulles de champagne Mercier, je me trompais de porte et je du revenir sur mes pas.

 

Appartement 137.

 

C'était bien chez moi !

 

Je plongeais ma main dans ma poche, à la recherche  de mes clefs, perdues au milieu des amuses gueules que j'avais subtilisés.  Pour ma plus grande honte, je ne peux me départir cette déplorable manie de pique assiette, bien que ma situation matérielle se soit largement améliorée.

 

Dans l'entrée, Le Chat manqua de m'attaquer sauvagement. Il est tellement cinglé qu'il préfère sauter sur sa maîtresse plutôt que sur les souris en fausse fourrure que je me tue à lui acheter.

On dit souvent « tel maître, tel animal » et bien, j'avais de quoi m'inquiéter de mon état mental si j'en croyais mon ami à quatre pattes.

 

Il s'approcha de moi en ronronnant et son doux bruit de moteur encrassé me fit rappeler que je lui avais ramené un petit bout de homard thermidor, bien ficelé dans un mouchoir.

 

Je le laissais à son repas et je gagnai le salon en titubant de fatigue.

 

Le champagne commençait à sérieusement me monter à la tête.

 

J'interrogeais alors le répondeur téléphonique. Parmi tous les messages que l'on m'avait laissés, j'en attendais plus particulièrement un...

 

-         «  Salut Chérie ! C'est Ludmilla ! J'ai merveilleusement loupé mes examens professionnels ! On fête ça demain soir? »

 

Je m'en doutais !

 

-         « Bonjour Mademoiselle, c'est votre conseiller de la Banque Kenapleinlesfouilles, nous souhaiterions vous entretenir de votre situation au plus vite. Pouvez-vous nous contacter pour convenir d'un rendez-vous ? »

 

Super, je dois être à découvert !

 

-         «  Salut, c'est Hildegarde. J'arrive de Berlin. On se voit ? Je suis chez Pierre. »

 

Ah bon... chez Pierre ??

 

- «  Bonsoir, c'est Julien. J'aimerai te voir pour qu'on discute. C'est sérieux. Je t'embrasse très fort, rappelle vite... »

 

Julien...

Je repassais encore sa voix. Beau souvenir... subtilement empreint de mélancolie.

 

J'avais juré de ne jamais m'attacher à quelqu'un. C'était pour ce principe que j'avais décidé de rompre progressivement avec lui.

Sans autres raisons.

Par peur de souffrir.

Pour ma liberté chèrement acquise.

Pour rien en fait...

 

Qu'étais-je sensée faire à présent ?

 

Aller le retrouver, c'était succomber à coup sûr.

Effacer son message, je n'en avais pas le courage.

 

Lui téléphoner ? Sa voix m'aurait fait fondre plus sûrement que le réchauffement climatique fait fondre les glaces du pôle nord.

 

D'ailleurs dans l'état où je me trouvais, il valait mieux ne pas avoir de contact direct avec lui.

 

Le mieux était encore de lui écrire. Après tout, c'est ce que je sais faire le mieux : me retrancher derrière une barricade pour mieux œuvrer.

 

Je titubai vers mon secrétaire et je pris une feuille de papier blanc.

 

Je m'écroulai sur le sol de tout mon long, pensant que je réussirai à mieux m'exprimer à même le sol...

 

Je frottai ma joue contre la moquette blanche et je commençai à m'atteler à mon travail.

 

Des bulles de champagne emplir mes yeux et se mirent à virevolter si bien que je craignais de me sentir mal.

Le stylo crissait contre le papier à rendre fou Le Chat.

 

-« Mon cher Julien...

 

Non, c'est trop attentionné, il va se faire des idées.

 

-         « Julien...

 

Hummmmmmmmm, trop sec...

 

-«  Ma petite bulle...

 

Trop champagne !

 

-«  Cher Julien...

 

Oh et puis zut, ça ira !

 

-« Je ne sais pas si je dois encore te revoir parce que...

 

Parce que quoi ??

 

-« ... parce que ... je ne sais pas quoi t'écrire, les mots glissent sur ma moquette. »

 

A ce moment là, je vis réellement une bulle pétillante avec le mot « amour » flottant à l'intérieur s'échapper de mon stylo et rouler sur la moquette.

 

La bulle se cogna sur la plinthe du mur avec un petit bruit cristallin.

 

La lumière bleutée qui en émanait la faisait scintiller et j'étendis la main pour la cueillir le plus délicatement possible.

 

Alors que j'allais l'effleurer, elle se mit prestement en mouvement, comme mue par une vie propre et elle s'éloigna un peu plus loin, hors de ma portée. Elle semblait me narguer dans un chatoiement pétillant.

 

Une autre bulle s'écoula de mon stylo, la bulle « liberté ».

 

Je tentais de la saisir au passage mais elle contourna habilement mes doigts et alla rejoindre sa congénère.

 

J'émis un sifflement doux pour tenter de les amadouer mais elles me jetaient toutes deux des éclairs lumineux de menace.

 

D'autres bulles glissèrent « amitié », « vie », « mort », « Julien »... à une telle cadence effrénée que je ne parvenais plus à lire leur nom.

 

Le Chat entra à ce moment, se mouvant de son pas élastique de « Seigneur De Ma Vie, Tu Es Ma Propriété,  Petite Humaine » , ne semblant pas prêter attention à ces bulles bleutées.

 

De toute façon, il en a tellement vu dans mon appartement qu'il ne peut plus être étonné de rien.

 

La moitié de la pièce était déjà envahie par les petites sphères diaboliques et certaines flottaient dans l'air. Elles évoluaient, tourbillonnaient, s'approchaient les unes des autres, se frôlaient puis repartaient dans une sarabande infernale.

 

Je ne pouvais plus bouger, paralysée par les effets de l'alcool ingurgité dans la soirée et par cette scène improbable de danse quantique des bulles de ma vie.

 

Je songeais alors à Gulliver ligoté par les lilliputiens, absolument impuissant. Je ne pouvais faire le moindre geste ni appeler au secours.

 

Je lançais un regard implorant à Le Chat qui s'était endormi déjà submergé par les bulles. Ne sentait-il donc pas leur contact électrisant sur sa fourrure ?

 

Etait-ce l'effet létale du homard-thermidor bourgeois ?

 

Une bulle roula sur ma joue et s'y stabilisa.

 

Une autre arriva bientôt. Puis une autre. Une autre encore. Je les sentais sur mes joues, partir à la contact de la surface de mon corps. Elles se lovèrent entre mes doigts, se placèrent à leur bout et remontèrent sur le dos ma main en une caresse infinie.

 

C'était une sensation étrange, une douceur sur ma peau qui se faisait apaisante mais qui me susurrait qu'elle m'envoyait un poison mortel mêlé à la félicité.

 

Je fermai alors les yeux, renonçant à toute lutte, m'offrant à ces petites bulles démoniaques jusqu'à ce qu'elles me noient...


 


FIN

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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