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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Une Nuit

 


 

 

 

UNE NUIT.

(1989)

 

 


 

 

(Tous droits réservés)

 

 

 

                           Les papiers gras qui jonchaient le trottoir tourbillonnaient dans les volutes du vent glacial. C'était un soir de novembre quelconque, comme tous les soirs...

 

Des ombres pressées ou vacillantes sortaient et entraient de troquets minables. D'autres étaient allongées à même le sol ou sur du papier journal avec force bouteilles d'alcool à bon marché.

 

Certains dormaient, d'autres parlaient seuls, d'autres encore tendaient une main destinée à recueillir une aumône aux rares passants qui les remarquaient.

 

Sur les trottoirs de ce quartier minable et mal famé, tous les paumés de la vie, les sans-espoirs se rencontraient. C'était, en vrac, des clochards, des drogués et des prostituées. La bouteille cotoyait la seringue, le malheur cotoyait l'argent facile...

 

 

Je me demandais soudain ce que je faisais ici. Après tout, j'étais moi aussi un paumé. Je venais de fuguer et je n'avais pas d'endroit où dormir et personne à qui me confier.

 

Mes pas m'avaient conduit dans ce bouge, vers ce danger si attirant, cette débauche bien trop fascinante.

 

Je relevais le col de mon manteau et enfonçais mes mains dans mes poches car je commençais à souffrir du froid.

 

Des deux côtés du trottoir s'alignaient des rangées de femmes, des prostituées en général et quelque travestis, qui attendaient leur client. Malgré le froid, elles étaient vêtues de très courts et très décolletés habits voyants, leur longues jambes découvertes.

 

Certaines étaient très jeunes. Peut-être avaient-elles mon âge. A cette pensée, des larmes me vinrent aux yeux. Je pensais à mes amis ou même à ma soeur qui avait tout juste sa majorité.

 

Je forçais le pas pour échapper aux appels de ces bouches luisantes et écarlates qui tentaient de m'attirer dans leur pièges sensuels.

 

J'avais de plus en plus envie de pleurer, la mélancolie m'envahissait et je ne voyais pas de fin possible à ma fugue.

 

Du moins pas de fin heureuse. J'avais besoin d'une épaule chaude et accueillante sur laquelle posée ma tête. Je me souvins alors de ma mère qui m'accueillait ainsi lorsque j'étais un petit garçon et que j'avais du chagrin.

 

Aujourd'hui tout me semblait brisé.

 

Une main se posa sur mon bras et me força à stopper.

 

 

 

Je levais mon regard et avisais alors une femme qui devait avoir la trentaine. Ses longs doigts fins étaient couverts de bagues de mauvais goût et elle avait d'admirables jambes sous ses bas résilles noires, allongées par ses talons aiguilles rouges. Son corps ferme éait moulé dans une robe de cuir  rouge décolletée. Sous un petit chapeau à voilette noire, elle arborait une splendide chevelure rousse, bien trop rouge pour être naturelle. Elle était trop maquillée mais avait un joli visage.

 

Elle me fit un clin d'oeil enjôleur et m'adressa un sourire qui découvrit une rangée de dents blanches alignées comme des perles.

 

ELLE :    "Tu as un moment?

 

MOI :     (silence)

 

222E :    On t'a mangé la langue?

 

MOI :     Non, non, pas du tout!

 

ELLE :    T'es mignon, tu sais...

 

MOI :     (sourire gêné)

 

ELLE :    J'te jure, j'te charrie pas. Tu as de beaux yeux...Allez! Tu veux pas qu'on s'amuse un peu? J'ai une chambre pas très loin d'ici. T'en auras pour ton argent, jamais personne ne s'est plaint de mes services. Cela ne te tente pas?

 

MOI :     Non, non merci.

 

ELLE :    J'te plais pas?

 

MOI :     Non, ce n'est pas ça...

 

ELLE :    Alors? T'aimes pas les femmes?

 

MOI: (en rougissant) Non, mais...

 

ELLE :    Mais quoi?

 

MOI :     (silence)

 

ELLE :    T'es pas bavard. Ca ne va pas?

 

MOI :     Pas vraiment.

 

ELLE :    On aurait put passer un bon moment pour pas cher, tu sais?! J'apprécie beaucoup un type qui me plaît.

Peut-être cherches-tu autre chose? De la drogue? Non, tu n'en as pas le style...alors?

 

MOI :     Alors quoi?

 

ELLE : (éclat de rire) Rien. Tu es trop chou. Quel adorable petit mec! Si tous mes clients étaient comme toi, je ferais pas beaucoup de profit. Y'en a, 'faut pas leur demander deux fois, j'les emballe vite fait, c'est à peine s'ils me portent pas au pieu. Des bêtes, j'te dis!

Dis, que fais tu maintenant?

 

MOI :     Non, c'est pas la peine...

 

ELLE :    J'te demande pas de monter avec moi, j'te demande ce que tu fais.

 

MOI :     Je n'ai rien à faire.

 

ELLE :    Tu serais pas un peu paumé, dès fois? Ca a pas l'air d'être la joie! T'es coincé? Ca y est? Tu parles plus?

Hé, là? C'est bien une larme que je viens de voir couler?

Ca va pas, trésor?

 

MOI :      Non, excusez-moi.

 

ELLE :     Y'a pas de mal. Dis donc, ça te tenterait pas de discuter un peu? On aurait aller au café au coin de la rue.

 

MOI :      Non, merci. Il faut que j'y aille.

 

ELLE :     Qu't'y aille? Mais où ça? Tu crois pas que j'ai compris qu't'es à la rue? Hein? C'est bien ça?

 

MOI : (en baissant les yeux) Oui.

 

ELLE :     Allez, le gosse, suis moi! On va se boire un p'tit noir "Chez Robert" et casser la croûte, parce que moi j'ai la dalle. On va discuter et si tu veux, tu pourras tout me raconter. OK?

 

MOI :      OK!"

 

Elle me prit par le bras et me guida sur le trottoir. En passant, elle saluait ses collègues et distribuais des sourires à tout le monde.

 

Elle avait une belle allure avec ses talons aiguilles qui résonnaient sur le pavé. Même sans ses escarpins, elle devait être plus grande que moi, il faut préciser que je ne suis pas spécialement grand -à peine 1m70.

Je ne suis pas ce qu'on appelle une armoire à glace, loin de là! On me dit plutôt fluet et très fille avec mon visage aux traits fins. Au début, cela me mettait en fureur mais aujourd'hui je me suis habitué à ce que l'on me fasse des remarques sur mon physique.

 

On s'habitue à tout, je suppose.

 

Ma compagne était ce que l'on nomme une belle femme. Ses formes étaient très féminines avec ses hanches arrondies, sa taille fine et sa poitrine généreuse sans exagération.

 

Dans un autre contexte que ce trottoir de perdition, elle aurait pu passer pour un ancien modèle. Mais nous étions là, et la réalité était toute autre.

 

 

Je me demandais, comme je l'avais déjà fait auparavant quant à ce qui avait poussé mes pas dans ce lieu, pourquoi je la suivais.

 

Nous ne nous connaissions que depuis cinq minutes.

 

C'était une prostituée et j'étais un mineur en fugue.

 

Drôle de couple que le nôtre!

 

Etions nous seulement conscients que nous risquions pas de problème à rester ensemble?

 

Nous étions enfin arriver au café "Chez Robert", un endroit bruyant, bondé de monde et assez effrayant.

 

Des hommes s'amusaient avec des femmes qui gloussaient de plaisir. Ils plongeaient leur mains dans les corsages, remontaient sous les jupes et riaient de plus belle.

 

Plusieurs tables s'étaient lancées dans des parties de cartes tandis que d'autres s'encombraient de verres et de bouteilles vides sous les yeux de plus en plus vitreux des soûlards.

 

Dans quelle sorte d'enfer m'avait-elle entraînée?

 

Devant mon air rebuté, elle me prit par la main et me poussa plus avant.

 

Après un geste vers le patron et un signe en réponse de celui-ci, elle m'entraîna à travers la salle vers un recoin sombre où se dressait une petite table intime pour deux.

 

Elle me fit signe de m'asseoir puis s'assit en croisant ses longues jambes fuselées. Je ne pouvais pas nier qu'elle me plaisait. Quel homme aurait pu résister à ses charmes?

 

Je fouillais dans mes poches à la recherche de mon porte-feuille, le trouvais enfin et le sortis. Il me restait à peine cent francs.

 

 

ELLE :    "Qu'est ce que tu fais? Ne montre pas trop que tu as de l'argent. Même pour cent balles, on pourrait te chercher des noises. Et de toute façon, c'est moi qui paie.

 

MOI :      Non, je tiens à payer...

 

ELLE :     Pourquoi? Est ce parce que les hommes doivent toujours payer? Alors arrête et range moi ça! Vu le fric qui te reste, tu ferais mieux d'économiser."

 

 

Un homme s'approcha de notre table. Sous son air de brute, il était difficile de croire qu'il s'agissait là du serveur.

 

Il possédait les plus magnifiques tatouages qu'il m'ai été donné de voir. Un dragon sur le bras avec toutes les couleurs possibles, une femme nue sur l'autre bras, divers prénoms ici et là, et, on le devinait sous son maillot, un aigle aux ailes déployées sur son torse. Ce type était l'apocalypse à lui tout seul !

 

Ma compagne s'esclaffa de mon air surpris et fasciné et, en posant la main sur mon bras, elle me demanda :

 

 

ELLE :     " Qu'est ce que tu prends, trésor?

 

MOI :        Je ne sais pas, et vous?

 

ELLE :       Moi, ça sera un café très fort et un verre de whisky.

 

MOI :        Hum, le whisky pourrait me réchauffer. Je crois que je vais me laisser tenter.

 

ELLE :       T'as l'âge, au moins?

 

MOI :        L'âge de quoi?

 

ELLE :       De boire de l'alcool, pardi!

 

MOI :        Mais bien sûr, j'ai l'habitude d'en boire.

 

ELLE : (en s'adressant au serveur) Bon tu lui apporteras un chocolat chaud. Si tu as quelque chose à manger, tu l'amènes aussi.

Un gosse, ça doit manger. N'oublie pas également un paquet de Camel."

 

 

Je la regardais, vexé qu'elle me traite comme un enfant. Le serveur s'éloigna non sans m'avoir adresse un regard narquois. Après tout, j'étais presque un homme.

 

Elle m'observa d'un air amusé, me sourit malicieusement et déclara :

 

 

 

ELLE :        "Alors trésor? On ne parle plus? C'est parce que je t'ai appelé le gosse?

 

MOI :          Je ne suis pas un gosse.

 

ELLE :         Tiens donc, jeune homme, et quel âge as-tu donc?

 

MOI :          J'ai vingt ans.

ELLE :         Tu veux me faire avaler ça?

 

Dis donc, chéri, tu sais les hommes ça me connaît. C'est mon métier. Alors? Ton vrai âge?

 

MOI :          J'ai 17 ans.

 

ELLE :         Tu es encore mineur, qu'est ce que tu fous par ici? T'es pas chez tes parents?

 

MOI :         Non, comme vous le voyez...

 

ELLE :        Ouais, t'es pas bien bavard.

Au fait, c'est quoi ton prénom?

 

MOI :         Stéphane, et vous?

 

ELLE :        Moi, dans le métier c'est Rose-Amanda. Mais appelle moi Brigitte. C'est mon vrai prénom.

 

MOI :         Brigitte ...

 

ELLE :        Redis le moi encore une fois...

 

MOI :         Brigitte ....

 

ELLE :        Tu peux pas savoir ce que ça fait du bien. Cela fait si longtemps qu'on ne m'a pas appelé ainsi. Merde, j'en pleurerais presque. C'est con, non? Pleurer pour un prénom?"

 

Entre- temps, le serveur était revenu avec nos consommations Il déposa les tasses brûlantes; elle le café noir, moi le chocolat sans oublier le verre  de whisky et une vague éponge qui semblait être une part de gâteau au chocolat. Il sortit un paquet de Camel de sa poche, le posa, encaissa l'addition et disparut sans un seul remerciement.

 

Brigitte ouvrit le paquet de cigarette et m'en proposa une. J'acceptais, en extrayais une du paquet et la portait à mes lèvres.

 

Elle fit de même, sortit son briquet, alluma ma cigarette puis la sienne. Elle tira quelques bouffées et expira la fumée en volutes bleues par la légère fente de sa bouche écarlate. Je n'avais pas l'habitude de fumer des cigarettes aussi fortes si bien que je me retint pour ne pas tousser.

 

Elle posa sa cigarette en équilibre sur le rebord du cendrieret porta sa tasse à ses lèvres. Elle fit une grimace tant le liquide était chaud puis reposa la tasse dans la soucoupe. Elle avait de très belles mains laiteuses, aux ongles soignés et vernis, qui me faisaient penser à des papillons de par leur grâce lorsqu'elles étaient en mouvement.

 

Elle planta son regard dans le mien.

 

ELLE :      "Tu as de très beaux yeux noirs. Ils mettent en valeur ton teint pâle. Tu as des cils très long...

On t'a déjà dit que tu es beau garçon? J'plaisante pas.

 

MOI :        Si c'est vrai alors, merci.

 

ELLE :       Sans blague, tu es bourré de charme.

 

MOI :        Vous êtes jolie, vous savez?

 

ELLE :       Ne rougis pas! Dommage que tu ais cet air mélancolique...si tu veux me parler, n'hésite pas."

 

 

Pour toutes réponses, je bus une gorgée de chocolat brûlant. Il diffusa une onde de chaleur bienfaisante dans tout mon corps. Je sentais qu'elle voulait me dire quelque chose ou bien qu'elle souhaitait que je lui raconte mon histoire mais je ne désirais pas, dans un cas comme dans l'autre, provoqué la confession.

 

Je demeurais donc silencieux, à regarder ma cigarette se consumer.

 

Lorsqu'elle se fut éteinte, je l'écrasai dans le cendrier puis je restais là, le regard baissé.

 

N'y tenant plus, je relevai bientôt mes yeux, frôlant doucement sa poitrine, parcourant ses lèvres et me perdant enfin dans ses yeux.

 

Elle me tendis la main au travers de la table et saisit la mienne en serrant mes doigts très forts dans les siens.

 

Son expression me surprit.

 

Elle semblait demandé ou plutôt imploré quelque chose de ma part.

 

Ses yeux luisaient doucement et m'enjoignirent de me taire et de l'écouter.

 

ELLE :       "Tu dois te demander comment j'en suis arrivé là. J'veux dire à faire la putain, à faire du fric avec mon cul? C'est une histoire qui, au début, était bien belle et romantique mais qui termine sur le trottoir. Tu vois, j'avais ton âge lorsque j'ai rencontré un type de dix ans mon aîné. J'ai eu le coups de foudre et j'ai voulu l'épouser. Ma famille était contre alors le seul moyen a été de tomber enceint de lui. ma famille a préféré que je l'épouse plutôt que de rester avec un enfant naturel sur les bras.

 

Tout a été idyllique jusqu'à la naissance de ma fille. Après, j'ai vite compris qui était mon mari. Un vulgaire maquereau, rien de plus.

 

Il m'a menacé de faire du mal à mon enfant si je n'allais pas travailler pour lui. Tu vois le choix que j'ai fait...

 

En tout cas, je ne veux pas que ma fille fasse pareil plus tard. J'veux jamais qu'elle tombe là-dedans. Elle s'appelle Amélie. Elle a 14 ans.

 

Elle ne sait pas ce que je fais. Son père ne lui a tout de même pas tout dit. Il m'a inventé une situation en or. Elle y croit et j'espère qu'elle y croira toujours.

 

C'est pour elle que je n'ai pas craqué. Au début, c'était très dur ce boulot mais je m'y suis faîte. T'imagines pas ce que c'est que de se taper plusieurs mec dans la journée. J'en ai vu de toutes les couleurs, des trucs qu'on devrait jamais avoir à vivre.

 

Entre les flics, les rivalités de putes et les exigences des clients j'en ai bavé. Aujourd'hui, ça va. Lorsque je suis avec un client, j'arrive à oublier. J'pense à autre chose.

 

MOI :        Mais, on ne peut rien faire?

 

ELLE :       Contre mon mari? Non, il connaît bien trop de monde.

Allez, bois ton chocolat, le môme. Ca va être froid."

 

 

Elle porta sa tasse à ses lèvres, je fis de même tout en l'observant à le dérobée.

 

Elle était malheureuse dans le fond.

 

Elle me caressait la main de ses doigts tremblants, malgré ma gêne grandissante je n'osais enlever ma main.

 

C'était bien plus un appel au secours qu'un appel de tendresse. Elle me troublait de plus en plus, je sentais des élans de d'amour et une envie de la protéger me submerger. Elle me sourit et méla ses doigts aux miens. Je suppose que ce contact devait la rendre heureuse, la sécuriser et lui donner espoir.

 

Nous devions ressembler à un couple, regard dans le regard, espoir dans l'espoir.

 

Moi-même, je me sentais plus heureux, presque bien. Une douce chaleur m'envahissait, des relents de mon enfance m'apparaissaient et je sentis mes joues se réchauffées.

 

De sa main libre, elle saisit sa petite cuillère et coupa un morceau du gâteau au chocolat. Elle me fit un clin d'oeil et me présenta la cuillère.

 

Malgré le goût écoeurant, j'avalais la bouchée avidement. J'avais grand'faim, mon dernier repas remontant au matin même.

Son petit jeu dura encore longtemps tant elle prenait plaisir à s'amuser.

C'était un échange doux et maternel.

 

Ses beaux yeux me fixaient tendrement, elle pencha délicatement la tête vers la gauche puis caressa ma joue. Ses doigts enlacèrent ma nuque et se mélèrent à mes cheveux. Elle me caressa ainsi longuement, longuement.

 

Je sentis des larmes vinrent à mes yeux; j'étais heureux et en même temps j'étais triste. J'aurai voulu pouvoir pleurer.

 

 

ELLE :      "Qu'est ce que tu as, trésor? Tu es triste?

 

MOI :        Je ne sais pas...

 

ELLE :       Si tu veux, tu peux me dire pourquoi tu es là.

Tu as une bonne raison au moins? Je pense que cela te fera du bien de parler.

 

MOI :        Oui. Je ne sais pas par quel bout commencer...

 

ELLE :       Par le début, chéri!

 

MOI :        En fait, cela fait trois jours que je suis en fugue. Je ne pouvais plus rester chez moi. C'est trop invivable. Mes parents sont en train de se séparer. Enfin, mon père vit encore à la maison. Il vient, il traîne, il s'engueule avec ma mère. Tous les jours se sont des cris, des coups...

 

Ma soeur tient bon, mais moi je ne peux plus. Je ne peux plus voir ma mère et mon père se déchirer et toutes ces filles qui téléphonent pour mon père...

 

Avant ils s'entendaient bien, on formait une famille unie.

 

Je ne comprends rien à tout cela, je n'en peux plus. Pourquoi ils se détestent?

 

ELLE :       Chéri, je ne sais pas ce que tes parents se reprochent. Penses bien qu'ils ne sont que séparés pas encore divorcés. Parles leur, essais de leur faire comprendre qu'ils te font du mal. Mais rien de tout cela n'est de ta faute.

 

MOI :        Parfois, j'ai envie de ne plus exister. Tout s'écroule autour de moi. Qu'est ce que je peux y faire?

 

ELLE :      Espère, trésor, espère...

Dis moi, où vas tu dormir ce soir?

 

MOI :       Je ne sais pas. Je dors où je peux, les halls de gare...

 

ELLE :      OK, chou. Je ne te laisserais pas à la rue cette nuit. J'ai une chambre pas loin, tu peux venir.

 

MOI :       Je ne sais pas si je dois...

 

ELLE :      C'est un ordre, trésor!

 

Tu vas me promettre une chose : demain tu rentres chez toi. Tes parents doivent se faire un sang d'encre. Si ma fille me faisait le même coups, je lui donnerais une bonne raclée et puis je la serrerais sur mon coeur. T'es un brave môme, tu sais?

 

MOI :       (silence)

 

ELLE :      Allez, bois un fond de whisky. Hé là! Pas de trop.

 

Tu verras, tu seras bien chez moi. Ca me fera du bien d'avoir quelqu'un avec moi. Y'a de la place, t'inquiètes pas."

 

 

Elle se leva, je fis de même.

 

Elle me prit par la main et la serra très fort. Lentement, elle approcha ses lèvres et déposa un baiser sur ma joue.

 

 

Une odeur sucrée s'exhalait de son corps. En riant, elle ébouriffa mes cheveux. Nous traversâmes la salle et nous nous retrouvâmes à l'extérieur.

La nuit d'encre nous enveloppa et je frissonnais sous mon manteau. Ma compagne le remarqua et passa un bras autour de mes épaules. Conquis par sa chaleur, je posais ma tête contre elle.

 

 

ELLE :      "Tu es bien, là?

 

MOI :        Oui, merci...

 

ELLE :       Alors c'est bien..."

 

Elle me conduisit jusqu'à une porte cochère où nous pénétrâmes.

 

 

C'était une horrible petite cour, noire et crasseuse, encombrée d'ordures. Une odeur saisissante de moisissures me donna la nausée et je cru défaillir. Elle me serra contre elle et m'embrassa encore une fois.

 

 

Arrivés devant une porte, elle sortit une clé de son sac, ouvrit et m'entraîna à l'intérieur.

 

 

C'était un petit studio, coquettement agencé, une vrai page de magazine. Un lit bas aux draps de satin trônait au milieu de la pièce, encadré de deux tables de chevet en bois laqué, celles-ci surmontées de deux lampes aux abats-jour blancs.

 

Des gravures, des tableaux abstraits décoraient les murs tapissés de bleu nuit.

 

Elle alluma un halogène et s'assit sur le lit.

 

ELLE :       "Hè bien? Tu ne vas pas passé la nuit debout? Bon d'accord, ce n'est pas bien grand mais il y a tout le confort.

Approche...

 

MOI :         Où vais-je dormir?

 

ELLE :        Dans le lit pardi!

 

MOI :         Mais ...et vous?

 

ELLE :        Moi aussi...oh, ne t'inquiète pas, il y a assez de place...

 

MOI :(en rougissant) Bien sûr."

 

 

Elle commença par ôter ses escarpins et roula ses bas résille le long de ses jambes. Je la regardais faire, gêné, c'était la première fois qu'une femme se déshabillait devant moi.

 

Une sensualité étonnante se dégageait de ses gestes et je sentais une pointe de désirs m'harponner...

 

Elle dégrafa le haut de sa robe, me regarda, sourit et se dirigea vers ce qui devait être la salle de bain. Je m'assis sur le lit, mes doigts frôlèrent ses bas négligemment posés là. Je retirais ma main comme brûlée par ce contact.

 

 

Son pas se fit entendre et elle m'apparu dans un déshabillé rose vaporeux. Ses cheveux encadraient son visage démaquillé et descendaient jusqu'à mi-dos. Je devinais ses formes sous l'étoffe et rougis violemment.

 

Débarrassée des artifices de son maquillage outrancier, elle m'apparut plus belle et bien plus naturelle. Plus douce, aussi. Elle s'approcha de moi et me tendit une chemise d'homme en coton blanc.

 

ELLE :      "Tiens, mets ça. Tu seras plus à l'aise. Alors, trésor? Tu es en plomb ou quoi? Ah je comprends, tu ne veux pas te déshabiller devant moi? Va, j'en ai vu d'autres!

Je sais ce que c'est! Mais bon, si tu veux je me retourne!"

 

Tout en disant cela, elle déposa un baiser sur ma joue puis s'assit de l'autre côté du lit et alluma une cigarette.

 

J'ôtais mon manteau, mon jean et retirais mon pull. Une fois nu, j'enfilais la chemise qui sentait le parfum masculin.

 

Je lui touchais l'épaule, elle se tourna vers moi et me fit un sourire.

 

Elle éteignit sa cigarette tandis que je pénétrais dans les draps.

 

Leur caresse de satin me fit frissonner de bien être. Je fermais les yeux et sentis le creux du matelas lorsqu'elle se coucha à mes côté.

 

 

ELLE :        "Dors bien, trésor!

 

Moi :          Vous aussi, dormez bien. Merci pour tout. Je ne sais pas ce que j'aurai fait sans vous.

 

ELLE :         Je n'allais pas te laisser là dans la nuit! On voit trop de jeunes paumés sur le trottoir. Tu ne mérites pas ça. Tu sais que tu es vraiment craquant? T'as une bouille extra! Sans blague! Je suis sincère, tu dois toutes les faire craquer!

 

MOI :          (silence)

 

ELLE :         T'aimes pas trop les compliments à ce que je vois. T'as tord. Ca fait du bien! Tu es vraiment très mignon.

 

MOI :         Tous les goûts sont dans la nature. Enfin, merci.

 

ELLE :        Arrête de te déprécier. T'es vraiment craquant. Je suis contente que tu sois là. Ca me fait vraiment du bien."

 

Je restais silencieux à la regarder. Elle étendit son bras blanc vers l'interrupteur et fit le noir dans le studio. La nuit entrait par la fenêtre et s'accrochait aux rideaux blancs.

 

J'entendais son souffle court dans l'obscurité puis sentit qu'elle s'appuyait sur son coude. Son haleine chaude baigna mon visage et enfiévra mon corps. Elle se pencha vers moi et me caressa la joue.

 

Je n'osais pas bouger de peur de briser ce moment sensuel et tendre. Elle déposa ses lèvres sur ma bouche et me piqueta des petits baisers mouillés. De sa main, elle déboutonna ma chemise et je sentis l'étoffe de son déshabillé et ses cheveux contre mon torse.

 

Je passai mon bras autour de ses épaules et l'embrassais.

 

Je sentis son déshabillé glissé sur sa peau tandis qu'elle me serrait contre elle.

 

 

 

Le draps de soie glissa sur mon dos et je sentis sa main le remonter. Elle caressa mes épaules et posa un baiser sur ma nuque. Je tournais la tête pour la regarder et lui sourire.

 

 

ELLE :       "T'as bien dormi, trésor?

 

MOI :         Oui. Et vous?

 

ELLE :        Sois pas ridicule, tu peux me tutoyer.

 

MOI :         D'accord. Tu vas bien?

 

ELLE :        Oui. En partie grâce à toi. C'est dingue! Je dois être complètement folle. Tu as plus de dix ans de moins que moi. Je suis une prostituée et toi, un mineur en fugue! On a peut-être fait une bêtise...

 

MOI :         Non, ne dis pas ça! Tu regrettes?

 

ELLE :        Non, pas du tout. Ca fait bien longtemps qu'on ne m'a pas donné du vrai amour. Dis donc, t'es débutant dans la discipline?

 

MOI : (silencieux et rougissant)

 

ELLE :        Va, c'était très bien. Très pur surtout. C'est ça qui était beau.

Tu te défends pas mal, en tout cas...

 

MOI :         Merci. On ne se connaît pas depuis longtemps mais tu m'as beaucoup apporté. J'ai compris que j'existais...

 

ELLE :        Alors, c'est bien. Dommage que tu ne puisses pas rester.

 

MOI :         N'y pense pas. On est trop bien, ici, tous les deux.

 

ELLE :        Oui, trésor, tu me plais beaucoup trop."

 

 

Elle se blottit tout contre moi, je l'embrassais puis fermais les yeux et me rendormis.

 

 

Un rayon de soleil me fit cligner des yeux. Je me retournais en maugréant et étendais le bras en tâtant à côté de moi. Le lit était vide et j'ouvris les yeux. Brigitte était devant moi, moulée dans une robe noire et portant un plateau qu'elle déposa sur mes genoux.

 

 

ELLE :      "Salut, toi! Il est dix heures, trésor. Je suis sortie te chercher des croissants frais.

 

MOI :        Merci, j'ai une faim de loup!

 

ELLE :       Ca ne m'étonne pas."

 

 

Je l'embrassais du bout des lèvres et lui passais un bras autour de la taille. Elle saisit un croissant entre ses doigts fins et brisa la chair dorée. Elle tint un morceau entre ses dents serrées et me le présenta. Je m'approchais d'elle et lui tirais délicatement le morceau.

 

Elle se mit à rire puis trempa le bout de son doigt dans le pot de confiture et me le fit sucer. Je faisais semblant de le dévorer; je m'amusais, j'étais réellement heureux. Je finis de déjeuner et elle ôta le plateau. Puis elle revint vers moi et s'assit gravement à mes côtés.

 

Elle me prit la main et la caressa.

 

 

ELLE :       "Voilà, il va falloir se quitter. N'oublies pas que tu m'as promis de rentrer chez toi.

 

MOI :        Je le ferai. Je te remercie pour tout...

 

ELLE :       C'est moi plutôt qui te remercie...

 

MOI :        On se reverra?

 

ELLE :       Je ne sais pas si c'est bien sage mais je l'espère. Ma maison t'est ouverte. Il faut que j'y aille, je suis déjà en retard. Tu as de quoi rentrer chez toi?

 

MOI :        Oui, ne t'inquiète pas...

 

ELLE :       Je suis en retard. T'oublieras pas de fermer la porte en sortant?

 

MOI :        Non.

 

ELLE :       Allez, le môme! Embrasses moi. J'ai été heureuse de te connaître. Aurevoir, trésor!"

 

 

Elle  se dirigea vers la porte et avant de sortir elle se retourna, me fit un clin d'oeil.

 

 

ELLE :       "T'es mignon, tu sais?"

 

Je lui souris puis la porte se referma. Je me levais, tout engourdi par la chaleur du lit puis allais prendre une douche. Puis je m'habillais et m'asseyais un instant sur le lit.

 

Je saisis une cigarette dans le paquet abandonné au pied du lit et l'allumais. J'attendis qu'elle soit terminée puis me dirigeais vers la porte et me retrouvais dans la cour.

 

 

Je hâtais le pas pour passer la porte cochère et marchais en direction de la station de métro la plus proche, un peu écoeuré par ma cigarette matinal. Dans le métro qui me ramenait vers mal famille, je remerciais la vie de m'avoir fait rencontré Brigitte qui venait de me redonner foi et confiance en moi-même et priais pour qu'elle échappe un jour à son existence.

 

 

En l'espace de ces trois jours, j'étais devenu un peu plus adulte par la grâce d'un quartier mal famé et le sourire d'une fausse rousse.

 

 

 


 

FIN

 

 

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Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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