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UN SUICIDE
(1988)
J’apercevais quelques ombres me frôlant, des murmures sur mon passage mais je n’y prêtais aucune attention.
Rien ne pouvait détourner mon esprit et mon corps de mon but.
Rien ni personne.
De toute façon, qui l’aurait fait ?
Qui aurait posé sa main sur mon épaule et m’aurait dit les paroles qui apaisent et qui donnent envie de vivre ?
J’en étais donc là ?!
Je ralentissais mes pas sur le trottoir puis je regardais l’eau grasse et noire qui se mouvait étrangement à mes pieds.
Canal de l’Ourcq, 3 heures du matin.
Cette eau, où je croyais voir des yeux m’observant, était tel un fauve tapie dans la nuit me faisant signe pour que je l’approche.
J’appuyais mes bras contre le rebord du pont et je me mordis les lèvres. Mon sang palpitait comme une bête égarée et indécise.
Je tentais de détourner mon regard de cette eau filante mais je ne le pouvais pas. Elle me fascinait.
Je fermais alors les yeux mais des visions ne tardèrent pas à affluer sous mes paupières closes.
La première, c’était une vision familiale.
Trois êtres, dont je ne distinguais pas le visage, certainement les parents et leur enfant, partageaient un repas dominical en riant aux éclats.
C’était la famille dont j’avais toujours rêvé. Une famille riant au bonheur et à la joie de vivre ensemble, unis et s’aimant.
Une famille qui va se balader en forêt, qui fait les magasins à Noël, qui parte en vacances et qui fêtent les anniversaires.
Une famille. J’ai toujours voulu connaître cela… passons.
L’autre vision, c’était une réunion d’amis dans un café où l’on boit, on fume, on rit, bref, on vit.
C’était la seule fois où j’avais été réellement heureux d’exister.
La troisième vision, c’était l’enfer.
Mon enfer personnel.
Les substances illicites, l’alcool, l’autodestruction se disputaient ma dépouille comme les vautours déchiquettent de leurs becs acérés la proie qui vient de finir d’agoniser.
Des bribes d’anciennes défonces et ivresses se superposaient à ce bain de sang.
Je voyais aussi le visage de personnes que j’avais aimé ou cru aimer mais qui ne m’avaient mené qu’à d’amères déceptions.
Autre vision.
Une horloge.
Une immense horloge ornée d’une tête de mort dont les aiguilles figuraient des os, égrenait les secondes comme les siècles en faisant résonner douloureusement mon crâne. Elle m’indiquait que je vieillissais, que la mort s’approchait escortée par des chacals hurlant dans le désert nocturne.
Je ne voulais pas vieillir. Je ne voulais pas voir ma jeunesse s’envoler, la lueur dans mes yeux s’éteindre et ma peau se changer en parchemin crissant.
La tête de mort grimaçait et m’hypnotisait tentant de m’attirer sous la faux de la Mort.
Ma vie défilait sous mes yeux.
Mes espoirs déçus ou ceux que je n’aurai pas le temps de réaliser, ce que je faisais en ce moment même, mon attirance pour le morbide, mon enfance étrange, ma vie aux moments où elle se brisait, la disparition des gens que j’aimais, tout se bousculait dans mon esprit effrayé.
Au fond, qu’était ma vie ?
Rien à part un immense ratage et le plus beau foutoir imaginable !
Une scolarité brillante s’achevant dans un sabordage méthodiquement orchestré, l’abandon de tous mes centres d’intérêts, une vie sentimentale et professionnelle en dessous de tout : comment gâcher sa vie en 10 leçons.
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Si seulement quelqu’un avait été là pour me guider, m’aimer et m’aider.
Je n’en serais pas là.
Je ne serais pas là, à 3 heures du matin, Canal de l’Ourcq, à enjamber le parapet d’un pont.
En équilibre au dessus de l’eau bestiale, une jambe vers la mort et l’autre dans la vie, n’osant pas faire franchir cette dernière vers la fin pour m’élancer.
Le saut de l’ange. Morbide.
J’aurais au moins réussi une chose dans ma vie : ma sortie de scène !
Dans mon esprit, en finir c’était avoir le courage de la mort, la devancer de quelques temps, bref la suprême insolence, la dernière joie des désespérés.
Je passais la deuxième jambe du côté du vide et de la mort.
Le parapet glissait, il me suffisait de lâcher les mains et de donner une infime impulsion pour que l’eau du néant se referme au dessus de moi.
C’était là mon but.
Mon suprême but.
Je lâchais une main. Mes doigts étaient collés par la sueur.
Vas-y ! Tu ne vas pas te dégonfler ?
Vas-y donc si c’est cela que tu veux !
Balance toi à l’eau !
Personne ne te pleurera de toute façon.
Ou alors, ils t’oublieront bien vite.
Une larme coula sur ma joue et tomba dans l’eau en contre bas.
Un peu de moi venait de mourir.
J’avais envie de parler haut et fort pour m’entendre une dernière fois.
J’allais hurler mes dernières volontés au vent…
MOI : « Putain de vie, espèce de salope ! Tu m’auras bien eu ! Tu m’as fait atterrir sur ce monde à la con rien que pour cela ? Pour que je me foute à l’eau ?
Ma seule utilité serait de nourrir des poissons ?
(Je regardais l’eau) Cette eau immonde sera mon tombeau !
(D’un air anxieux et sérieux). C’est vrai que c’est immonde, ça pue jusqu’ici. Dieu seul sait ce que les gens jettent là-dedans…
(grimace de dégoût) Dire que je vais en avoir plein le corps, que ça va entrer par ma bouche, mon nez jusqu’à me poumons…Je devrais en finir dans une piscine bien désinfectée…
( en hurlant du plus fort que je peux) Saleté de vie, tu ne vaut pas mieux que cette eau !!!
Quelqu’un à sa fenêtre : Ce n’est pas bientôt fini, oui ?! Je bosse moi demain ! Il est 3 heures, espèce de dégénéré ! Si tu veux crever, vas-y, saute et fous nous la paix ! »
Après un moment de stupeur, j’éclatais d’un rire irrépressible.
Je franchis prestement le parapet en sens inverse.
Quelqu’un s’était manifesté pour me sauver, même si c’était en terme injurieux.
Quelqu’un qui ne devait pas avoir une vie nécessairement meilleure que la mienne mais quelqu’un de vivant. VIVANT !!!!!!!
Je n’avais plus envie de mourir du moins pas ce soir-là.
Il me restait juste assez d’argent pour m’offrir un joint. Mon dernier.
Promis, juré si je mens, je vais en enfer !
MOI : « Demain, je commence une nouvelle vie. Adieu idées noires, bonjour soleil ! »
Je me mis à courir follement, ivre de joie.
Mon nouvel état d’esprit n’allait peut-être pas durer bien longtemps mais c’était si bon de se sentir vivre !
FIN
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