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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

COMPTE A REBOURS (3ème partie)

«  Pouah, quel jus de chaussette !!! » Le Lieutenant de Police Stéphane Plissier grimaçait en avalant sa tasse de café chaud. La journée avait été longue et il ingurgitait son énième tasse de sempiternel mauvais café, histoire de se maintenir un minimum éveillé pour l'heure de travail qu'il lui restait à accomplir. Depuis qu'il travaillait dans ce service de la Direction de la Surveillance du Territoire (D.S.T.) , cela faisait bien 12 ans maintenant, ses collègues l'avaient toujours connu maugréant et pestant contre la cafetière électrique. Cela les prêtait toujours à sourire tant Plissier était l'archétype du flic de terrain qui n'avait pas vraiment sa place dans un bureau et le faisait savoir en s'en prenant verbalement au matériel.

Il était un excellent flic, l'un des meilleurs lieutenants de Police que ce service n'ait jamais connu, intelligent, acharné et diablement impliqué. Il était aussi un collègue perçu de façon ambiguë, stimulant ses collaborateurs, tour à tour force de proposition ou d'opposition envers la hiérarchie.


Il réprima un bâillement et consulta sa montre, cadeau d'une ancienne fête des pères. Bientôt 19H... plus que 1 heure à tenir, coincé à ce petit bureau encombré de dossiers, sous l'œil goguenard des collègues s'amusant de son impatience. Ce soir, il avait prévu de passer un moment avec sa femme et ses 2 fils et il était absolument nécessaire qu'il se libère à temps ! Il se montrait parfois si investi et si passionné dans son travail qu'il en mettait de côté sa vie personnelle. Mais il n'avait pas envie qu'un jour, sa famille l'accuse de l'avoir sacrifié au devoir de sa fonction. Il avait vu assez de collègues amers, en plein divorce, déchirés intérieurement par la séparation d'avec leurs enfants. Aussi, il faisait son possible pour préserver ces moments en famille, véritables îlots salvateurs qui lui permettait de se ressourcer loin du désordre de crimes et d'affaires de sécurité intérieure qui constituaient son quotidien.

Il s'installa face à l'écran de son ordinateur et saisit la souris tout en avalant une gorgée amère du breuvage fumant. Sur le bureau, il cliqua sur l'icône de sa messagerie qui s'ouvrit avec une petite mélodie guillerette. Il avait reçu dix nouveaux messages depuis sa dernière connexion. Après tout, son boulot de flic exigeait aussi de se soucier de sa correspondance... même les superflics n'y échappaient pas. Tout de même, quelle plaie ces nouvelles technologies qui vous inondaient de messages quasi instantanés et qui s'avéraient pour les trois quarts, absolument superflus. A croire que les gens avaient besoin de justifier leur existence en envoyant un certain nombre de mail par jour ! Il survola les trois premiers messages, des blagues de collègues qui inondaient les boîtes aux lettres des autres, s'amusant à transférer les mêmes dessins et textes à l'humour parfois bien douteux. Deux autres messages le rappelaient à l'ordre au sujet d'un rapport écrit qu'il devait rendre en triple exemplaire depuis une bonne semaine. Le Commissaire s'impatientait semblait-il...

Ouais, ouais, ça arrive... maugréa-t-il intérieurement.

Les quatre messages suivants lui proposaient qui des remèdes miracles pour le cancer, le sida, l'impuissance et dieu sait quoi, qui des Rolex de provenance fort exotique ou encore un allongeur de pénis.

Un quoi ? pensa-t-il. Pas concerné, merci, ça va de ce côté-là !

Le dernier message n'était rien d'autre qu'un hoax, un canular du net, une sale petite rumeur, véritable vermine de la technologie, qui colonisait les boîtes emails et se faisait un malin à plaisir à ressurgir périodiquement sous des formes à peine modifiées pour le plus grand malheur des internautes qui pensaient bien faire en les transmettant à tout leur carnet d'adresses électroniques.

Le message portait le petit point d'exclamation rouge, signe convenu pour attirer l'attention du lecteur sur l'importance éminemment haute du contenu de la missive et il lui était personnellement adressé.

Bon Dieu... c'est quoi ce coup-ci ? Un four micro-ondes exploseur de caniche mouillé ? Une invasion massive d'extra-terrestres ? Une cabine d'essayage qui gobe les clientes ?


Sur le fond de la page figurait des cases blanches et noires semblable à un plateau d'échiquier. Deux petits dessins, des GIF animés représentant une tour de jeu d'échec et un feu d'artifice qui explosait en gerbes multicolores, illustraient un pavé de texte écrit en rouge vermillon.


« Bonjour,
Hier , une amie de mes parents a entendu dans une station de métro la conversation suivante : « ne vous rendrez pas dans une tour ou dans tout autre édifice élevé demain, ça va péter ! »  De retour chez elle, elle a prévenu la POLICE qui a pris cela très au sérieux!!!

(Les tours et les édifices élevés sont des cibles désignés, difficilement "sécurisables" et classés à Haut Risque!)
 Nous demandons à tout le monde d'user d'une extrême prudence si vous devez quand même vous rendre dans une tour. Tout devrait être inspecté avec vigilance et prudence. Une inspection visuelle minutieuse devrait suffire.

De plus, la POLICE demande à chacun de vous de communiquer cet avis à tous les membres de votre famille et vos amis du danger potentiel.
On nous a demandé de passer ceci au plus grand nombre de personne possible. Ceci est très important!!! Pensez que vous pouvez sauver une vie juste en redistribuant ceci.


S.V.P. prenez quelques secondes de votre temps pour faire passer le message. Par précaution, prévenez vos amis, on ne sait jamais!!
Merci à vous! »

Pas croyable... quand je pense qu'il y a des malades pour créer et véhiculer de telles conneries... et des crétins encore plus décatis pour prendre cela au sérieux ! Le Lieutenant esquissa de la main un geste d'impuissance teinté de lassitude.


Depuis, une semaine, ils étaient tous particulièrement inondés par ce type de message. Le service informatique allait savoir comment il s'appelle s'il ne trouvait pas un moyen de remédier à ce déferlement massif de messages indésirables. Les menaces sur lesquelles ils étaient amenés à travailler étaient autrement plus sérieuses et périlleuses. Parfois, cela lui faisait même froid dans le dos, ce qui laissait augurer des dangers que pouvaient frôler la Nation pour qui connaissait le sang-froid quasi professionnel dont faisait preuve Stéphane Plissier. Et puis, une cellule complète de la D.S.T. s'occupait de traquer les échanges suspects sur internet et de surveiller les sites web sensibles. Planques et filatures physiques trouvaient leurs pendants sur la Toile... même les flics devenaient électroniques ! Le Lieutenant sourit en songeant à Robocop, le personnage éponyme du film de Paul Verhoeven. Un jour, on les remplacerait tous par des amas d'acier et de composants électroniques.

Lieutenant Pixel, votre rapport !

Il se recula sur son siège pour s'installer plus confortablement et son geste eu pour conséquence de faire chuter un dossier dont les feuilles s'éparpillèrent sur le sol.


Et merde ! Le rapport pour le Commissaire... Agenouillé sur le sol recouvert de moquette grise constellée par les tâches des tasses à café renversées, Plissier réunissait les feuilles éparses en prenant bien garde à leur numéro de pagination. Passait encore d'avoir une semaine de retard dans la remise du rapport mais remettre un torchon froissé et  qui plus est dans le désordre ne ferait qu'empirer l'humeur de son supérieur.

C'est alors qu'il le vit.

Ce n'était pas grand-chose.

A priori, juste un petit carré de papier blanc, plié soigneusement en quatre. Il devait probablement être posé sur son bureau et le geste du Lieutenant avait du le précipiter lui aussi sur la moquette crasseuse.


Allons donc... qu'est ce que c'est que ce bidule ? Plissier, toujours agenouillé sur le sol, déplia lentement la feuille. Quelques mots avaient été tapés à l'aide de la police Arial, en couleur rouge, certainement avec l'aide d'un logiciel basique de traitement de texte.


« Echec à l'Empereur, Lieutenant ».

Il secoua la tête en signe d'incompréhension. Empereur... échec... c'était somme toute assez incompréhensible. S'agissait-il d'une partie de jeu d'échec entre collègues? Il n'était pas un amateur mais il avait assez de connaissances pour savoir que le jeu ne comprenait aucun empereur au nombre de ses pièces. Tout au plus un roi à qui on assénait un « échec et mat » triomphal lorsqu'on avait assez de capacité pour se torturer l'esprit sur ce casse-tête ou encore un adversaire en face de soi  qui avait autant d'affinités avec le jeu que lui-même en avait. Il façonna une boule avec la feuille et la lança dans la corbeille à papier.


- « Panier ! » s'écria-t-il triomphalement. Plusieurs têtes s'élevèrent des dossiers ou s'écartèrent des écrans d'ordinateurs qui bourdonnaient dans la pièce commune pour le regarder, interloqués.

Esquissant un sourire, le Lieutenant quitta son siège pour se resservir un fond de café.

Il se posta devant une des fenêtres qui donnaient sur une rue très animée et son esprit se mit à vagabonder, survolant les voitures qui circulaient, les piétons qui se pressaient en cette fin de journée, les feux de signalisation qui passaient du rouge au vert et, en toile de fond de sa vision, la Tour Empereur qui se découpait sur le ciel obscurci, majestueuse, nimbée par les éclairages de ses bureaux qui se vidaient.


Tout le monde rentre chez soi, c'est l'heure. Les garçons sont déjà revenus du collège. Marie va encore m'attendre... Il fit tourner la tasse entre ses doigts de ce geste machinal qu'il reproduisait mécaniquement dans les moments de lâcher prise comme celui-ci.

Le café commençait à tiédir, il était temps de finir de l'ingurgiter. 

Il portait le récipient à sa bouche quand son geste s'arrêta net. 

Pendant sa rêverie, son esprit brillant et alerte, habitué à fonctionner sans répit, avait établi des connexions silencieuses entre les faits et les détails, son intuition se chargeant de commencer à les corroborer...



La Tour Empereur...

Le hoax si insistant ces derniers temps...

Echec à l'Empereur...

Echec à la Tour Empereur...


Instantanément, il su qu'il se tramait quelque chose de grave, de terrible, que ce n'était pas la fatigue de ses journées de travail harassantes qui lui jouaient des tours, que la mise en confrontation de ces petits détails le mettait sur la piste d'une potentielle tragédie.

D'un bond, il fut sur la corbeille à papier qu'il renversa sur le sol à la recherche de la boule de papier froissé qu'il ne tarda pas à retrouver.

Il défroissa la feuille, se précipita à la fenêtre, relu plusieurs fois le court texte puis, tenant, le message entre ses doigts tremblants devant le choc, la gorge serrée, il leva un regard incrédule vers la Tour Empereur.


« Echec à l'Empereur, Lieutenant. »

La pièce maîtresse du sinistre jeu se tenait devant ses yeux.



A SUIVRE...

 

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Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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seveuhreen 27/10/2008 22:50

Ah..... il est fort ce lieutenant !!!!!!!

Suspens......


;-)

Bizzz

Sandy458 27/10/2008 22:56


arf, il va s'en prendre plein les dents par la suite, non mais des fois!!!