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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Le Vent dans les Saules (3ème partie)

J'espérais aller dans une école, me faire des camarades et enfin échapper à ce confinement qui me pesait tant.


La réalité fut toute autre, hélas. Tante Amélie s'attacha les services d'un certain Monsieur Radeztski, un petit précepteur chauve et bedonnant qui avait le don de me plonger dans une prostration et un sommeil éveillé par la seule grâce de ces grands discours pompeux.


Il était sensé m'enseigner quelques rudiments de sciences diverses, les mathématiques, les premières notions de sciences humaines dont je me moquais éperdument. Par contre, il était assez étonné de mes progrès en français. Au bout de deux mois, je sus très bien lire, si bien qu'il dut commencer à me guider vers certains ouvrages destinés aux enfants.


Déjà, je fouillais dans la bibliothèque du manoir où j'aimais m'enfermer et ouvrir un livre au hasard. La plupart du temps, je n'entendais rien à ce que je lisais ayant de grosses difficultés à lire les mots complexes que j'ânonnais lamentablement mais les sonorités m'intéressaient.


C'est de là que date mon amour pour un seul mot, dont le sens m'échappa longtemps, ce mot étant « mélancolie ».

Je l'aimais comme un enfant aime son jouet préféré et j'aimais à me le répéter le soir dans mon lit et même à table  où je l'épelais mentalement restant ainsi parfois dix minutes avec une bouchée de nourriture refroidissante dans ma bouche.


Chacune des syllabes roulaient dans ma bouche et glissaient voluptueusement au bout de ma langue.

C'était mon secret mais un secret perd de son poids si on ne le partage pas avec au moins une personne de confiance. C'est ainsi qu'un soir, je décidais de le confier à Gertrude. C'était après le repas alors qu'elle me conduisait à ma chambre.

Elle me coucha comme d'habitude, après m'avoir savonné de haut en bas et m'avoir embrassé affectueusement.


MOI : « Gertrude, s'il vous plait ! Vous connaissez le mot « mélancolie » ? C'est mon mot secret. (Elle écarquilla les yeux et je me demandais soudain si elle n'était pas idiote) J'ai trouvé ce mot dans un livre et c'est mon préféré mais c'est un secret... entre vous et moi. Il ne faut pas le dire, hein ? »


Elle acquiesça de la tête mais ses yeux avaient quelque chose de soudainement triste et... mélancolique.

Elle secoua la tête de gauche à droite plusieurs fois de suite, m'embrassa une nouvelle fois, poussa un soupir silencieux puis elle s'en alla en refermant doucement la porte de ma chambre derrière elle.


Lorsque je sus, bien plus tard, le sens exact du mot « mélancolie », je compris sa réaction.

J'avais trouvé le terme juste me qualifiant parfaitement à l'époque car l'on disait de moi que j'étais alors un enfant triste, rêveur et solitaire.

Mon jeune esprit si singulier se mettait déjà en marche, élaborant mes faiblesses et mes puissances.

Elles allaient bien heureusement se muer en qualités dans ma vie future, ma vie d'écrivain du moins.


Mes journées se découpaient selon le même rituel quotidien et cela dura pendant de longues années encore.

Gertrude venait me réveiller chaque matin avec grand peine, j'éprouve toujours aujourd'hui encore beaucoup de peine à m'arracher à mon sommeil et aux rêves délicieux que je fais).

Après m'avoir savonné et habillé, elle me menait à la salle à manger où j'arrivais toujours bon dernier pour le petit déjeuner.


Vers 10 heures, Monsieur Radeztski arrivait de son petit pas d'homme rondouillard, remuant son ventre gras et gélatineux, pour m'asséner ses leçons soporifiques.


A midi, nous déjeunions, Tante Amélie gardant toujours mon professeur pour le repas et, à 14 heures, j'étais bon pour de nouvelles leçons. Ma journée s'achevait vers 17 heures avec une leçon de français.


Après mes leçons, je vaquais dans la propriété, grimpais à mes chers saules d'où la cloche indiquant le dîner à 19h30 me faisait revenir en courant au manoir.

Rouge et essoufflé, mais les mains passées à l'eau chaude et fleurant bon le savon, je passais à table pour le dîner qui s'achevait vers 20 heures 30.


J'avais le droit de rester dans la bibliothèque jusqu'à 21 heures, heure à laquelle je devais impérativement aller me coucher, accompagné par Gertrude.


Le lendemain, le même schéma monotone se répétait ainsi que les jours, les semaines, les mois suivants...


Peut-être cette situation fut-elle à l'origine de ma maladie qui se déclara alors que j'atteignais l'âge de 10 ans.


Un matin, Gertrude vint me réveiller mais j'étais ruisselant de larmes et incapable de me lever tant je tremblais de tous mes membres.


Tanta Amélie me fit monter une tasse de lait que je fus incapable d'avaler, puis inquiète, elle monta constater mon état par elle-même. Elle ne tarda pas à redescendre dans son bureau pour appeler le médecin de famille de toute urgence.


Gertrude resta auprès de moi durant l'attente du praticien qui arriva avec diligence à mon chevet.


Il m'examina longuement et après une moue dubitative assez effrayante, il prit ma tante à part et s'entretint avec elle tout en lançant quelques regards vers moi.



Tante Amélie : « Alors, docteur, est-ce grave ?


Le médecin : A vrai dire... il n'est pas malade physiquement...


Tante Amélie : Mais alors, expliquez-vous, qu'a-t-il ?


Le médecin : C'est assez délicat, étant donné son jeune âge... A-t-il beaucoup de relation avec autrui ?


Tante Amélie : Non, il reste au manoir.


Le médecin : Il n'a aucun camarade ? Et son père ?


Tante Amélie : Il ne l'a pas revu depuis 5 années, depuis qu'il est arrivé ici...


Le médecin : Et bien... aussi incroyable que cela peut vous paraître,  cet enfant est malade nerveusement...


Tante Amélie : Grand Dieu ! Comme sa mère !


Le médecin : C'est un peu plus que cela, Madame, il souffre d'une forme de dépression nerveuse.


Tante Amélie : Une dépression nerveuse ? Mais, vous n'êtes pas sérieux ? Il n'a que 10 ans !


Le médecin : On voit des nouveau-nés qui font des dépressions, Madame.

Les problèmes liés à ses parents et la solitude dans laquelle il vit, je veux dire, sans ami de son âge sont à coup sûr les responsables de son état.


Tante Amélie : Et que me conseillez-vous de faire ?


Le médecin : L'entourer le plus possible d'affection, le sortir de sa solitude et surtout, ne pas le laisser seul. Si le maximum n'est pas fait, il pourrait y avoir de graves conséquences... et même...


Tante Amélie : Et même ?


Le médecin : Dans les cas extrêmes, on a vu de jeunes enfants s'enfoncer dans de graves troubles irréversibles.


Tante Amélie : Mais, c'est effrayant ce que vous m'apprenez !


Le médecin : Devant la pire des souffrances, qui est la souffrance morale, enfants et adultes réagissent de la même façon : l'effondrement. »


A l'idée de me perdre et donc de perdre son héritier potentiel, Tante Amélie prit la décision de remédier au plus vite à mon état dépressif.


C'est ainsi que je vis, un jour, arriver un garçonnet blond aux yeux verts, pendu au bras d'une vieille femme.

On fit les présentations.


Ce petit garçon nommé Loïc était âgé lui aussi de 10 ans, c'était le fils d'un fermier aisé des environs.

Notre relation amicale ne dura que 3 mois au bout desquels, mon jeune ami trouva amusant de voler des œufs à la cuisine et de les remplacer par de grossiers cailloux blancs.

Tante Amélie lui fit comprendre qu'il était désormais indésirable à ses yeux outrés et c'est ainsi que je perdis mon premier ami.


Je n'en fus pas peiné comme j'aurai du l'être car Loïc détestait mes grands saules et encore plus les escalader préférant piller les vergers ou saccager tout ce qu'il trouvait.


Je repris donc mes balades silencieuses, mes fuites dans les arbres où je continuais à écouter la chanson du vent avec délectation.


C'est à cette époque que je devins plus taciturne, plus rêveur et un peu plus perdu dans les méandres de mon esprit. Gertrude s'en rendit compte et tenta de s'en ouvrir auprès de Tante Amélie qui déclara péremptoirement que j'étais parvenu à l'âge où les garçons devaient forger leur caractère.


En fait, le manque d'affection maternelle faisait de moi un être renfermé sur lui-même, craignant d'éprouver tout sentiment de tendresse. J'en arrivais à concevoir une rage folle contre les enfants de l'extérieur, ceux qui menaient une existence normale et qui étaient choyés. Je refusais dorénavant et obstinément toute marque d'affection, même celles venant de Gertrude.

Mais, en même temps, j'en ressentais cruellement le besoin.

 

A SUIVRE...


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À propos

Sandrine Virbel

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