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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

COMPTE A REBOURS (8ème partie)

Josselin ne savait plus comment il devait agir. L'heure tournait inexorablement et le temps de son rendez-vous avec Lucie était quasiment arrivé. Devait-il l'appeler de cette cabine et lui expliquer la situation ou n'avait-il pas plutôt intérêt à faire « le mort » ce qui lui permettrait de différer ses explications à plus tard ? Il ne se sentait vraiment pas enclin à déballer sa vie privée devant ces inconnus et encore moins à tenter de se justifier de vive voix sur ce rendez-vous crucial plus que compromis. Car, et il n'en doutait malheureusement pas, Lucie allait émettre quelques doutes sur la véracité de sa condition de prisonnier d'un ascenseur. Il craignait qu'elle considère sa défection au rendez-vous comme un aveu implicite de son manque de maturité et comme un franc recul devant ses promesses d'un avenir stable à deux.  Et c'était vraiment la dernière chose qu'il voulait lui laisser penser. Jamais il n'avait été aussi sûr de ses sentiments et de son envie d'engagement. S'il voulait encore avoir une chance de plaider sa cause auprès de Lucie, il préférait que tout se déroule de vive voix et de visu et certainement pas par le biais d'un téléphone portable.

La mort dans l'âme, il décida donc de différer son appel et de s'en tenir à un mutisme de circonstance.

L'homme à l'attaché-case toussota discrètement, toujours camouflé dans son loden et son hermétisme qui confinait presque à l'autisme. Il n'avait quasiment pas esquissé un geste depuis qu'il avait proféré quelques paroles, à la plus grande surprise de ses compagnons. Son crâne dégarni arborait un chapelet de gouttes de sueur dont les unes s'amusaient à dévaler les pentes glabres de son chef et dont les autres stagnaient, offrant un petit point de brillance qui contrastait avec la physionomie terne de l'homme.

Brian était toujours assis sur le sol de la cabine, plutôt affalé, ses longues jambes étendues devant lui. La musique continuait à sourdre de ses écouteurs et le son prenait des dimensions incongrues ponctuées de grésillements et de distorsions amplifiés par le silence relatif de l'ascenseur. Mais Brian n'en avait cure, plus que jamais enfermé dans son monde, loin des autres, replié sur lui-même.

Lorsqu'il recommença à tapoter avec quelques doigts pour suivre le rythme de la musique, Paul sentit que toute la pilosité recouvrant son corps se hérissait d'exaspération.

Brian  réunissait dans sa seule et même personne tout ce qu'il exécrait dans la jeunesse actuelle et tentait de combattre farouchement chez ses propres enfants : individualisme, laisser-aller, mépris des autres...

Paul pouvait se montrer bien intolérant envers autrui, omettant sciemment ses propres manquements et son immoralité en certaines circonstances.


« - S'il continue, je lui casse la gueule à ce petit con ! » murmura-t-il à l'oreille de Cécile. Elle posa une main ferme sur le bras de son amant, lui décochant au passage un regard noir encore accentué par un froncement désapprobateur des sourcils. Elle n'était pas partisane de la violence quelle qu'elle soit et ne manquait jamais de tenter de calmer Paul qui se montrait par trop souvent décidé à suivre ses penchants négatifs.  Paul fit une moue pincée, vexé de se retrouver ainsi rabrouer tel un gamin. Il détourna le regard de Brian, tentant ainsi de faire diversion au ressentiment qui enflait dans sa poitrine.

Il ne savait pas jusqu'à quel point il parviendrait à se contenir mais il faisait des efforts surhumains pour se contrôler.

En face de lui, Mathilde observait la scène, mi-amusée et mi-inquiète.

En effet, elle concevait une sorte d'amusement à considérer ce quadragénaire encore fort avenant, flanqué de cette jeune femme qui, de toute évidence, n'était pas son épouse légitime. Leur intimité perçait dans chacun de leur geste, jusque dans leur façon de se tenir serrer l'un contre l'autre et de se susurrer des paroles à demi-mot. Malheureusement, Mathilde ne connaissait que trop ce type de comportement, son mari ayant choisi d'inaugurer une longue série de liaisons à la naissance de leur second enfant. Peu après la naissance de leur troisième rejeton, lassée des tromperies et des belles promesses non tenues par son époux, elle avait opté pour une séparation qui venait de se solder par la prononciation de leur divorce quelques mois auparavant. L'ex-homme de sa vie vivait depuis quelques temps avec sa dernière aventure et il refaisait sa vie, comme on disait, attendant même la venue d'un nouveau bambin qui viendrait rejoindre la demie fratrie issue du premier lit.

Elle avait ressenti un dépit à le voir ainsi reformer un nouveau couple et une nouvelle famille alors qu'elle peinait déjà bien assez de son côté avec la vie quotidienne, les soins aux trois enfants, le travail pour songer un seul instant à faire de même. De toute façon, à quel moment du tourbillon de son existence pourrait-elle bien se consacrer à la recherche d'une âme sœur l'acceptant, elle, ses blessures et sa progéniture ?

Pour le moment, Paul l'inquiétait car elle percevait fort bien son énervement devant la situation et leur position confinée dans cette cabine lui faisait redouter un éclat qu'elle n'aurait d'autre choix que de subir.

L'étincelle qui mit le feu aux poudres survint si rapidement qu'elle cueillit tous les passagers par surprise. Brian eut la malencontreuse idée de sortir du tabac à rouler de son baggy et d'entreprendre de confectionner une cigarette.

Outré, étouffant d'une rage mal contenue et irraisonnée, Paul fut sur lui en une fraction de seconde. Cécile le considérait avec étonnement, n'ayant pu esquisser le moindre geste pour le retenir et le ramener à la raison.

Paul se campa devant Brian, les mains fermement posées à la taille, dans une attitude de défit. Le jeune homme leva un regard nonchalant vers l'homme et le toisa calmement.


« - Tu remballes ça tout de suite ! »

 Paul avait opté de suite pour le tutoiement, certain d'obtenir une prompte réaction de la part de ce jeune blanc-bec.

Brian le contempla sans esquisser le moindre geste qui aurait pu faire penser qu'il avait seulement entendu la requête de Paul.


« - Tu m'écoutes, petit con ? »

Paul heurta volontairement les baskets de son interlocuteur.

Instantanément, celui-ci se mit debout devant lui et retirant ses écouteurs grésillant il lui asséna un agressif :


« - Qu'est ce que tu me veux, toi ? »

Les deux hommes se toisaient, en face l'un de l'autre, de taille sensiblement égale. Le contraste entre eux étaient saisissant tant leurs personnalités semblaient aux antipodes. La tension était palpable dans la cabine et les passagers se tenaient chacun dans leur coin, figés, incapables de s'interposer entre les deux hommes dont l'altercation menaçait de dégénérer promptement.


« - Il y a que tu ranges ça tout de suite et que tu arrêtes de nous polluer les oreilles avec ta musique.

-          Ah ouais ? Et c'est toi qui vas me commander ? Mais tu es qui, toi ? T'es mon père ?

-          Non et encore heureux car je crois qu'il y a longtemps que je t'aurais mis ma main dans la gueule !

-          Essais, vieux con !


L'insulte fusa à la face de Paul qui devint instantanément cramoisi de rage. Il saisit Brian par les épaules et le plaqua violemment contre la paroi de l'ascenseur qui vibra sous le choc. Brian le repoussa de toutes ses forces contre la paroi opposée puis ils se jetèrent farouchement l'un contre l'autre. Josselin ne comprit pas réellement à quel moment il décida d'intervenir mais ce fut comme un déclic qui le poussa à vouloir s'interposer pour calmer les velléités rageuses des deux hommes. Il s'immisça entre eux et les contraint à se séparer suffisamment pour éviter qu'ils ne puissent physiquement se rencontrer. Il les intima au calme en prononçant des paroles d'apaisement d'une voix qu'il voulait ferme mais surtout les appelant à retrouver la raison.

Insensibles à ses efforts de conciliation, les deux hommes continuaient à s'insulter et Paul profita d'un léger moment d'inattention de Josselin pour décocher un coup de poing de toutes ses forces à l'attention de Brian.

Placé sur la trajectoire, ce fut Josselin qui hérita du coup. Il se retrouva instantanément plié en deux, privé de souffle, suffocant, l'estomac vrillé d'une atroce douleur. Il en tomba sur les genoux et manqua de s'affaler de tout son long sur le sol. Pris de vertige, les oreilles emplies d'un son strident il perçu un cri étouffé qui échappa à Mathilde. Elle se précipita à son secours, lui entourant les épaules d'un bras apaisant. Un goût de sang dans la bouche lui donna la nausée et il parti dans une quinte de toux rauque.

Horrifiée, Cécile contemplait la scène depuis le début, une main appliquée sur la bouche pour s'empêcher de hurler. Au prix d'un intense effort, elle trouva assez de force pour s'arracher à son immobilisme et tira Paul à elle afin de le soustraire à son épanchement de fureur.

Les deux protagonistes avaient instantanément suspendus leur combat, comme électrisés par la vision de l'homme qui reprenait désespérément son souffle, agenouillé sur le sol de la cabine.

Josselin reprenait lentement pied, respirant toujours avec autant de difficulté malgré la douleur qui allait en s'amenuisant sensiblement.


« - ça va, merci » fini-t-il par réussir à articuler à l'attention de Mathilde qui le scrutait d'un air soucieux et interrogateur.

Son téléphone se mit soudain à sonner et il partit à la recherche du combiné en réprimant une grimace de douleur. Mathilde le soutint pour lui permettre de se relever tandis qu'il appuyait sur la touche de prise de communication.



A SUIVRE...

 

 

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Sandrine Virbel

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