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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

De l’autre côté du miroir (1ère partie)

De l'autre côté du miroir

2008

 

 

  (Tous droits réservés)


 

 

Depuis tout enfant, j'avais entendu parler de la magie des miroirs et on m'avait encouragé à m'amuser de mon reflet. Jouant avec ce double imparfait, décalé, inversé, je m'inventais des histoires et des aventures partagées avec mon image recréée par le tain.

 

Est-ce que ce double était néfaste ou profondément bon, je ne le savais pas et je recouvrais le miroir de ma chambre d'enfant d'un foulard de mousseline dérobé à ma mère pour éviter de me retrouver confronter à l'inconnu dans les moments que je pressentais à risques : comment aurais-je pu réagir lors de mon sommeil ou le dos tourné à l'objet ?

 

Ma sœur ainée, taquine, prenait un malin plaisir à me forcer à m'asseoir à ses côtés sur le sofa, où elle me lisait des heures durant Alice au Pays des Merveilles, livre symbolique s'il en est sur la traversée du miroir... elle avait bien entendu repéré mon jeu enfantin doublé de peurs irrationnelles envers les miroirs. Elle ne manquait pas de chuchoter des mises en gardes à mon oreille, allant jusqu'à me pincer au sang pour souligner ses propos.

 

Celui accroché dans ma chambre n'avait rien de bien particulier, il avait appartenu à ma grand-mère paternelle et son cadre ouvragé ne présentait plus par endroit que de vagues plaques de peinture dorée.

Somme toute, c'était un objet que certain se serait empressé de décrocher du mur pour le reléguer dans un grenier ou dans la première brocante venue mais pas moi...

 

 Tour à tour teinté de répulsion et d'attirance, j'avais développé une sorte de relation de connivence avec l'objet.

 

Puis, nous avions déménagé, il m'avait suivi, emballé dans une couverture, ficelé, malmené par les déménageurs qui le trouvait un peu trop encombrant. Dans notre nouvelle demeure, mon père n'avait pas eu le temps de le fixer, préférant préserver la peinture dont il avait enduit les murs de ma chambre.

 

Murs que, quelques années plus tard, j'avais saccagés en punaisant des posters de stars du rock parfois éphémères et plus improbables les unes que les autres.

 

J'éprouvais une sorte de tristesse mêlée à du dépit et, curieusement, à du soulagement lorsque j'avisais mon vieil ami, toujours emballé dans sa couverture de déménagement retenue par de la grosse ficelle beige.

Ou devrais-je dire qu'il était bâillonné ? Mon camarade, ainsi prisonnier, ne pouvait plus partager mes jeux ou offrir un support à mon imagination galopante. Il ne pouvait plus me susurrer ses rêves de frères jumeaux, liés à la vie à la mort par un pacte optique.

 

Quoi qu'il en soit, j'avais fini par me faire une raison, laissant l'objet dans notre garage, face contre le mur, et j'avais fini par même oublier jusqu'à son existence.

 

 

 

Adolescent, j'avais réussi à convaincre mes parents de m'offrir un scooter.

Je jouais sur le fait que j'avais obtenu des résultats scolaires plus qu'honorable, que j'étais un jeune homme assez prudent pour circuler à deux roues et qu'enfin, il me fallait un moyen de locomotion pour me rendre au lycée et à mes activités, sans être tributaire de mes parents. J'avais passé sous silence la possibilité de véhiculer certaines petites copines et la possibilité de faire quelques virées avec des camarades, ces arguments ne m'apparaissant pas vraiment favorables à l'obtention du deux-roues convoité.

 

A force de multiplication des preuves du bien  fondé de ma demande, j'avais fini par obtenir gain de cause si bien qu'un beau jour, je recevais fièrement des mains de mon père, un scooter flambant neuf.

 

Lui trouver une place dans notre garage ne fut pas une mince affaire, nous dûmes nous résoudre à nous séparer d'objets dorénavant inutiles qui encombraient l'espace.

 

Mon père emmenait le dernier laissé pour compte vers son funeste destin lorsque je ressentis une sorte de décharge dans le cœur.

 

La ficelle avait fini par se desserrer un peu, ne retenant plus la couverture sur tout un pan de l'objet qui réfléchit la lumière du soleil couchant. Une fraction de seconde, j'eu l'impression que l'éclair lumineux orangé était un message qui m'était adressé.

 

Je courus à la suite de mon père et le suppliai de me confier le miroir.

Il était interloqué, qu'avais-je donc besoin de m'encombrer d'un tel objet dans ma chambre ?, mais il finit par me le confier, charge à moi de lui trouver une nouvelle place.

 

Je le montai dans ma chambre, coupai la ficelle qui céda facilement  et je jetai la couverture de protection au sol découvrant un spectacle désolant.

 

Mon bon vieux miroir, le compagnon de mes jeux de petit garçon, faisait peine à voir.

Le cadre s'était assombri et s'effritait, toute la dorure avait fini par s'écailler et par disparaître.  Le tain avait souffert lui aussi, le fond du miroir était piqué et taché de petites pointes noires. Une fêlure parcourait le coin inférieur gauche, rendant dangereuse la manipulation si bien qu'en tentant de repositionner les deux parties, je me faisais une profonde entaille au pouce.

Tandis que je passais mon doigt saignant sous l'eau du lavabo, je ressentais les élancements de la blessure qui me donnait une désagréable chair de poule.

Sur ces entrefaites, ma mère me somma de rejoindre la famille pour le diner et je gagnais la salle à manger, suçotant mon doigt, un goût âcre de sang dans la bouche.

Sitôt le repas engloutit, je regagnai ma chambre à toute vitesse, pressé de venir au secours de mon ami si cela était encore possible. Je me sentais coupable de l'avoir laissé toutes ces années, de l'avoir abandonné alors qu'il avait été un formidable camarade de jeu, terrain de toutes mes fantaisies, au point que le temps avait fait son œuvre et l'avait dégradé.

Je pris un vieux t-shirt qui trainait sur le sol de ma chambre et je commençai à frotter le cadre délicatement tout en prenant garde à ne pas me couper une nouvelle fois.

La surface polie méritait aussi quelques égards et je grattais de l'ongle des taches à l'origine indéterminée mais certaines me résistèrent.

J'approchai mon visage et expirai avec force jusqu'à ce que ma respiration dépose une buée chaude et humide. Les dernières taches s'effacèrent sous l'action de mon vieux t-shirt et je me reculai un peu pour contempler mon travail avec contentement.

Malheureusement, une tâche réapparut à l'endroit où je m'étais escrimer l'instant auparavant et elle sembla se diffuser à la matière d'une onde. Des cercles concentriques ridèrent la surface polie qui me sembla comme constituée d'eau.

Je restai saisi sur place, ne sachant plus quelle contenance avoir, comment ce miroir pouvait -il se modifier ainsi seul, sous mes yeux ?

Quelque chose me disait qu'il fallait le recouvrir, briser le phénomène hors nature mais une force insensée m'intima de toucher la surface du doigt.

Je pointai un index tremblant, le souffle court, et constatai que le bout de mon doigt disparaissait au travers du tain. La sensation était douce, rassurante, j'avais l'impression de pénétrer dans une ouate chaude et humide. Enhardi par ce premier contact agréable, je posai ma main à plat sur la surface, qui disparut tout entière. Je la retirai doucement et l'inspectai soigneusement. Je ne constatai aucuns désagréments et décidai de poursuivre cette singulière expérience.

Bientôt, ce fut mon bras complet qui passa au travers du miroir.

Après avoir inspiré une large goulée d'air pour me donner du courage, je me risquai à passer la tête. Le contact de la surface sur ma peau était des plus agréables, une onde de chaleur me parcourut s'infiltrant dans chaque pore.

J'ouvris les yeux et ce que je vis me coupa le souffle.


A SUIVRE...

 

De l'autre coté du miroir (conte, 2008)

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Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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Patrick 19/11/2008 14:28

Bravo pour cette première partie !
J'ai apprécié la mise en place et la progression dans le mystère que tu insuffles à cette nouvelle, captivant ton lecteur qui désire en savoir plus.
Tu mélanges détails réalistes (la description du miroir par exemple) et ambiance fantastique (la fin de cette première partie) avec un réel bonheur. Et je suis sensible à ce ton nostalgique et féérique qui baigne l'ensemble.
Amicalement,
PAT

Sandy458 19/11/2008 23:23


Merci, je ne sais pas quoi dire, je ne pensais pas que ça plairait! J'ai écrit ça d'un trait, sans me poser de questions, juste en mettant mon coeur. Contente que quelqu'un y soit sensible :-)