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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

De l'autre côté du miroir (3ème partie)

Le cinquième soir, j'hésitai à repasser au travers du cadre. J'avais passé une journée étrange, tour à tour dans le présent et dans l'autre monde par la seule action de ma pensée, l'esprit obnubilé par mon ailleurs. Je me sentais épuisé, vidé, mon âme se dissolvait, grignotée par l'autre dimension mais une force irrésistible m'intimait d'y retourner coûte que coûte.

Le petit garçon à la face lunaire et toutes les créatures exerçaient un puissant phénomène d'attraction, qui, je le pressentais risquait de me mener à ma perte.

A bout de volonté, j'enjambais le cadre, le corps mal assuré, tremblant d'angoisse. Mon pied ripa et je me rattrapai d'une main à la partie fêlée du miroir.

Une douleur aigue me transperça.

De l'autre côté, je ne pu que constater que j'avais une sérieuse blessure à la main mais, qu'étrangement, mon sang avait ici une couleur verdâtre.

Comment était-ce possible, alors que mon aspect n'avait aucunement changé, que mon liquide vital apparaisse avec une telle teinte si incongrue ?

Je tentai d'exercer un point de pression pour arrêter le flot s'échappant de ma blessure lorsque je sentis sa présence à mes côtés.

M'ayant aperçu de loin grimaçant de douleur, le petit garçon s'était porté à ma rencontre, de son pas agile et silencieux.

Il fixait ma main sanglante et ses yeux ronds écarquillés avaient une fixité inquiétante.

Il leva son visage vers moi, ses yeux jaunes étincelants me blessant l'âme et sa bouche s'arrondit en un O parfait d'où aucun son ne pouvait sortir.

Mon cœur se mit à battre de plus en vite, mes tempes pulsaient sauvagement et j'avais la nette sensation que la pression dans mon cerveau allait me placer en grand péril et faire exploser mon esprit. Malgré tout, je ne parvenais pas à détacher les yeux du visage de mon petit camarade dont la physionomie n'était plus si empreinte de bonhommie.

Lentement, longuement, une goutte de sang s'étira jusqu'au sol orangé.

Je pouvais sentir sa progression au ralenti.

Elle s'écrasa en formant une tâche bientôt rejointe par d'autres gouttes qui s'étalèrent en étoile. Des ramifications s'étirèrent, veinant le sol d'un fin réseau de lignes verdâtres. Elles couraient, mues par une force propre et recouvraient le sol de leur matière hideuse. A leur contact, les teintes se fanaient, s'obscurcissaient, tout sombrait.

Bientôt, elles atteignirent les pieds de mon compagnon qui n'avait pas bougé d'un pouce, rivé au sol,  toujours doté d'une expression interrogative suspendue à son singulier visage.

Les ramifications, semblables à des racines vivaces, entourèrent ses pieds, remontèrent le long de ses chevilles et de ses mollets mais il ne bougeait toujours pas.

J'étais tétanisé, pétrifié par la vision horrifique qui s'offrait à mes yeux.

Autour de moi, les oiseaux, les insectes, les créatures touchés par la peste que j'avais porté en moi se dissolvaient dans l'air. Ils fuyaient, toujours nimbés dans leur mutisme mais leurs attitudes criaient pour eux. Les membres s'effilochaient, la matière chaleureuse se changeait en cendres vertes, obscures, qui gagnaient les cieux.

Les arbres prisonniers de leur enracinement, se racornissaient sous la nappe mortelle, leurs pulsations s'éteignaient après de longs spasmes d'agonie. Ils n'arborèrent bientôt plus que des branches vidées de toute substance où jamais plus aucun oiseau ne viendrait se poser.

Le soleil lui-même, sembla gagné par les ténèbres, il se voilait irrémédiablement, étouffant sous le mal qui colonisait tout sur son passage.

Le cours de la rivière s'inversa pour échapper à la mort, puis le flot incandescent se figea en une masse putride d'où les si splendides poissons à voiles démesurés qui m'avaient tant ravi tentaient de s'échapper, bientôt rattrapés par les ramifications verdâtres qui les engloutissaient.

Mon compagnon était déjà recouvert jusqu'à la taille, les veines partaient à l'assaut de ses bras qu'il écarta de son corps en expression de son questionnement et de son incrédulité. Les paumes de ses mains tournées vers moi étaient encore jaunes d'or mais la teinte commençait déjà à se flétrir, à s'altérer, gagnées inexorablement par mon mal qui le rongeait.

L'air était envahi par une odeur étrange, mélange de l'âcreté des cendres des créatures annihilées et de la puanteur vaseuse de la mort verte.

C'est alors que j'entendis l'inaudible, que les mots impossibles résonnèrent dans l'autre monde.

De la bouche parfaitement ronde de l'enfant, s'éleva une modulation qui s'amplifia en mélopée, puis les paroles emplirent l'air, d'un son grave venu d'outre-tombe :

 

« Que nous as-tu fait ? Pourquoi nous empoisonner ? » .

 

Mes oreilles vrillèrent incroyablement tant le son était fort et puissant, décalé par rapport à la petitesse de l'enfant.

Je tombai à la renverse et mon corps s'enfonça dans le sol spongieux. Tant bien que mal, je réussi à m'extirper de ce bourbier et me remettais debout, tentant de m'assurer un équilibre précaire. Je perdais toutes mes capacités et tous mes sens dans ce monde à l'agonie et si je ne voulais pas me perdre totalement dans cette horreur, il me fallait fuir et regagner ma dimension.

Désespéré, je jetais un dernier coup d'œil à mon compagnon dont il ne subsistait plus que les yeux jaunes sous un masque de vase qui l'engloutissait lui aussi.

Je couru de toutes mes forces vers le cadre qui flottait dans l'air vicié. Attaqué lui-aussi, il était de guingois, envahi par les ténèbres.

Le sol se gorgeait d'une eau noire glacée qui ralentissait dangereusement ma progression. J'étais à quelques mètres du miroir lorsque mes jambes s'enfoncèrent jusqu'aux genoux dans ces sables-mouvants.  L'eau continuait d'affluer, elle montait à ma taille et, avec l'énergie du désespoir, je continuai à avancer dans le bourbier.

L'eau montait dangereusement, si je chutai, je savais que je serai enseveli moi aussi, noyé par la force destructrice.

Plein d'espoir, je saisi d'une main le cadre du miroir et m'agrippai à lui dans l'espoir de me hisser par la force des bras.

Il n'était plus temps, l'eau létale me submergea, me coupant le souffle.

Je luttais de toutes mes forces pour l'empêcher de pénétrer dans mes poumons. A court d'oxygène mon esprit se troubla et des étoiles lumineuses dansèrent devant mes yeux. Je réussi à dégager suffisamment la tête pour avaler un peu d'air salvateur mais je sentis avec terreur que des ramifications commençaient leur lent travail de contention autour de mon corps.

J'avais pénétré dans ce monde, apporté sa perte avec moi, je devais périr devant la victoire de la force destructrice.

Terrassé par le poids de ma culpabilité, je m'apprêtais à me laisser sombrer pour expier. C'est alors que mon esprit, certainement dans un esprit de conservation, m'envoya des images chatoyantes où je reconnus tout ce que j'avais apprécié dans cette dimension. Je devais faire vivre le souvenir de l'enfant lunaire et des créatures et pour cela, il fallait que je vive moi-même.

Je serais incapable d'expliquer d'où me vint l'implacable force qui me permit de m'échapper des ramifications qui m'enserraient et de m'extraire des sables mouvants mais je franchis le cadre dans l'autre sens et j'atterris durement sur le plancher de ma chambre.

Sonné, transi et au bord de l'évanouissement, je vis le tain du miroir se rider, former des cercles concentriques dont le centre exhalait une teinte verdâtre allant en s'étalant ...

Comprenant qu'il fallait en finir maintenant avec la porte sur les mondes, je saisis l'objet le plus lourd que je pus trouver et le lançai de toutes les forces me restant vers le miroir. Sous l'impact, la surface se fracassa en une myriade d'éclats jaunes orangés qui jonchèrent le sol de ma chambre.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le bois du cadre n'émit aucun crépitement lorsque le feu de cheminée l'attaqua et n'en émit pas plus lorsque les flammes l'enveloppèrent. La structure se disloqua en silence et je ne pus fermer les yeux que lorsqu'il ne subsista  plus que des cendres.

 

 

 

FIN

 

 

De l'autre coté du miroir (conte, 2008)

 

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Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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pat 12/12/2008 15:46

merci sandy pour ce formidable conte dont la chute est d'une force incroyable.
la qualité de ton écriture est servie par une richesse lexicale qui amplifie le malaise, l'angoisse et l'onirisme noir de cette 3ème partie.
tu nous tiens en haleine, le suspens est habilement dosé et le lecteur est suspendu aux phrases qui défilent, à ce fantastique oppressant à souhait et que tu rends réel.
Bravo et merci pour ce conte d'une qualité rare.
amicalement,
PAT

Sandy458 12/12/2008 16:19


merci pour ton commentaire!
tu as une appellation pour ce texte que j'aime bien : un conte... je le vois un peu comme Alice au pays des merveilles mais en plus noir...