Partager l'article ! BABEL (6ème partie): La voix me fit sursauter, je butais dans une pile de livres qui s'écroula dans un grand vacarme. Des reliure ...
La voix me fit sursauter, je butais dans une pile de livres qui s'écroula dans un grand vacarme.
Des reliures se disloquèrent, quelques pages finement enluminées glissèrent sur le sol...je fixais l'une d'elle qui représentais un diable grimaçant poursuivant une jouvencelle...
« Avez-vous trouvé ce que vous cherchiez ? »
Devant moi, se tenait un homme en costume noir, à l'impeccable barbe poivre et sel.
« Professeur Roméro ? Murmurais-je intimidé.
- Lui-même, jeune homme... je suis enchanté de faire enfin votre connaissance.»
Il restait campé sur ses pieds, les bras croisés sur la poitrine, un petit sourire indéfinissable retroussant le coin de ses lèvres. Ses yeux vifs me scrutaient, sombres comme les ténèbres mais brillants de malice.
Il était semblable aux clichés que j'avais observés dans l'album du cabinet de travail, le même homme inchangé depuis le début de son temps de réclusion volontaire.
« Vous êtes arrivé à cette salle plus vite que je ne le pensais, j'ai eu raison en vous conviant à me rendre une visite d'étude...avez-vous avancé dans vos recherches ?
- Je... oui... enfin, j'avoue que je suis ... balbutiais-je
- Dépassé ? Je comprends votre étonnement. Cette bibliothèque, si riche, si pleine de vie... ces ouvrages sauvés de la destruction imbécile des hommes, toutes ses connaissances, tout ce savoir... de quoi vous brouiller l'esprit, n'est ce pas ? »
J'acquiesçais silencieusement. Roméro fit quelques pas de côté tout en continuant à me fixer de son regard perçant. J'étais tétanisé par son aura, sa prestance.
« Et que dire de ceci, mon cher ami ? »
Il s'écarta, me laissant découvrir un lutrin en bois massif, délicatement ouvragé.
Des diables sculptés ornaient son pied et se métamorphosait graduellement en anges représentés en majesté. Un livre à la couverture en cuir, patiné par le temps, scellé, reposait sur le socle en bois.
« Approchez-vous mon ami, venez contempler la pièce maîtresse de cette bibliothèque, l'ouvrage ultime du savoir... ».
Sa volonté était tellement forte que j'avançais sans être conscient de l'avoir décidé. J'obéissais, submergé par une force qui annihilait mon libre arbitre.
Au dessus de nous, les escaliers continuaient leur sarabande infernale, se jouant des espaces, modifiant sans relâche les voies du labyrinthe.
J'étais assez proche du livre pour détailler sa couverture et ce que je découvris me glaça le sang.
Sous un ange gravé dans le cuir, portant en bouche une longue trompe, quelques lettres gracieusement tracées formaient le titre tant décrié : « L'Œuvre de l'Absolu ».
Je secouais la tête dans un signe de dénégation. Ce que je contemplais n'existait pas, ce ne pouvait qu'être un canular de potache, une vile supercherie pour gogo gavé d'ésotérisme de bas étage, une absurdité indigne du prestige de mon hôte.
« Vous persistez dans votre aveuglement, jeune homme ? Imaginez que cet ouvrage est composé de 410 pages, chacune comporte 40 lignes de 80 signes exactement. L'alphabet dans lequel les textes ont été rédigés comporte 22 signes. Il contient la somme de tous ce qui a été écrit jusqu'à présent et même ce qui ne l'a pas encore été. C'est le Livre Ultime, le Livre de la Révélation, le Livre De Ce Qui Est et n'Est Pas Encore. Rien n'existe en dehors de cet ouvrage. »
Absorbé par le livre qui reposait devant moi, je n'avais pas pris garde à Roméro qui s'était silencieusement déplacé. Nous étions juste séparés par le lutrin et je sentais émané de lui le vent glacial qui m'avait accompagné depuis mon arrivée dans ce lieu.
M'avait-il guidé à chaque instant ?
S'était-il moqué de mon désarroi devant mes efforts voués à l'échec pour retrouver mon chemin ?
Qu'était-il ?
« Voyez-vous, je ne suis que le gardien de ce livre, je veille sur lui avec toute la déférence qui lui est du. Il m'a été confié un jour et depuis, je suis son dévoué serviteur. Il m'est défendu de le feuilleter, il attend son Grand Lecteur depuis les siècles et les siècles. Celui qui l'ouvrira provoquera la révélation de toutes les connaissances et de tous les savoirs mais aussi la destruction du monde qui sera incapable de résister à sa puissance.
- Je ne peux vous croire, une telle chose ne peut exister! m'écriais-je
- Crois-tu que le monde pourra encore subsister lorsque les réponses absolues seront révélées? Comprends-tu que cet ouvrage peut remettre en question l'existence même de Dieu?» La voix de Roméro se fit plus dure et cassante.
Son soudain tutoiement me déstabilisait et renforçait l'ascendant qu'il prenait
sur mon esprit.
A SUIVRE...
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