Vendredi 12 décembre 2008 5 12 /12 /Déc /2008 16:37

Publié dans : Babel, nouvelle, 2008

« Les temps sont venus pour que ce monde incrédule et dénué de toute intelligence soit annihilé. Tu dois accomplir le destin, toi qui m'a défié et qui a défié le pouvoir et l'existence de ce livre. Sois le Grand Lecteur, le purificateur de la souillure humaine aux yeux de l'Univers Absolu.

 

- Vous êtes dément, je ne marche pas dans votre folie! Laissez-moi sortir de là!»

Je m'élançais vers l'ouverture par laquelle j'étais entré dans la grande salle, décidé à mettre fin à cette mascarade. Je n'eus pas le temps d'atteindre la porte.

 

Une volée de livres s'abattit sur moi me clouant sur place.

Les ouvrages s'élançaient furieusement de leurs rayonnages dans une tornade de pages, les reliures craquaient libérant leur contenu qui se déversait sur le sol formant une marée prête à tout engloutir.

 

Le lustre vibrait avec une force inouïe, prêt à exploser et à se répandre sur la salle.

 

Un lourd manuscrit m'atteignit en plein visage et me laissa au sol, assommé  par le choc. Comble de l'ironie, il s'agissait de « La Divine Comédie » de Dante Alighieri qui tourbillonna un instant dans les airs avant de s'abattre sur ma poitrine.

 

« Il n'y a pas d'issue à ce lieu. Ne me complique pas la tâche...résigne-toi. Ne me force pas à te contraindre... » Roméro me fixait de ses yeux reflétant l'obscurité.

 

Son visage affichait toujours le même calme olympien, son sourire me sembla intolérable... comme je détestais soudain cet homme !

 

Je n'avais plus qu'une envie, bondir sur lui et le forcer à se taire. Je ne voulais plus l'entendre, je ne voulais plus le voir. Une violence inconnue coulait dans mes veines.

 

Le lustre tremblait de plus belle, le cliquetis de ses parements de verre faisait un vacarme épouvantable tandis que la lumière s'intensifiait au point de devenir aveuglante.

 

Lorsqu'il explosa, toutes les particules de verre s'engouffrèrent en remontant dans le tunnel central de la bibliothèque et se fichèrent dans le bois des escaliers qui cessèrent instantanément leur ballet infernal.

 

Le silence qui se fit était trop brutal,  le temps même semblait suspendu...

 

Terrifié, je sentis que Roméro était reparti à l'assaut de mon esprit, profitant de la brèche ouverte par l'explosion du lustre qui avait détourné mon attention.

 

Une gangue de froid mortel m'enserra et mes pensées s'engourdirent petit à petit.

 

Le froid, le néant, ne plus penser, ne plus résister...

 

« Non, je ne veux pas, pourquoi moi ? murmurais-je dans un sanglot.

 

- C'était écrit...chacun de tes gestes et chacune de tes pensées depuis ta naissance t'étaient suggérés pour te mener ici, aujourd'hui, auprès de moi, afin que tu accomplisses la Destinée. Vois-tu, je ne sais pas pourquoi on m'a élu Gardien du Livre, je ne sais pas plus pourquoi tu as été désigné comme le Grand Lecteur mais j'accepte d'accomplir ce qui doit être fait.Viens, maintenant, viens ouvrir le centre du monde, la connaissance ultime et mets fin au règne de l'Inculte... »

 

Dans un soubresaut, mon esprit se cabra, refusant de plier mais ce fut peine perdue, le froid glacial s'intensifia anéantissant mes ultimes pensées...j'étais en train de  passer de vie à trépas.

 

Ne plus résister, se laisser sombrer dans le néant, accomplir, accomplir ce pourquoi j'avais été créé...

 

Roméro m'attendait derrière le lutrin, une main posée sur la couverture de « L'Œuvre de l'Absolu »,  l'autre tendue vers moi, m'invitant à le rejoindre.

 

Comme un automate, je m'avançais vers le Professeur Roméro qui fit quelques pas en arrière pour me laisser l'accès au livre.

 

Posant mes mains sur « L'Œuvre de l'Absolu », je remarquai que ma peau présentait déjà une pâleur d'outre-tombe.

 

Il me restait probablement peu de temps devant moi, une brume légère s'évaporait par mes pores et se perdait dans l'atmosphère de la bibliothèque.

 

« Viens, Grand Lecteur, le temps t'est compté pour accomplir l'ouverture de L'Œuvre... Ne tremble pas, n'ais pas peur... »

 

Du bout des doigts, je palpais le cuir patiné par les siècles, je suivais les courbes de l'ange annonciateur de la destruction, les belles lettres finement gravées sur la couverture.

 

Le sceau qui gardait l'ouverture de l'ouvrage sauta sous l'effleurement de ma main.

 

Le bout de mes doigts était gagné par l'insensibilité du néant qui me rongeait inexorablement. Je n'en avais assurément plus pour longtemps.

J'allais périr en livrant le monde au courroux puisque c'était écrit depuis le début des temps.

 

Roméro me faisait face, les yeux rivés sur moi, apparemment insensible à l'apocalypse que j'allais déclencher et qui allait causer sa perte et celle de l'humanité toute entière.  

 

«  Déchaînes les hordes de l'Enfer, Grand Lecteur,  et libère le Savoir Absolu, la Connaissance Ultime, fais trembler les murs de Babel La Terrible et précipites-la à terre... »

 

Puisant dans la dernière étincelle d'énergie qui me maintenait en vie, je soulevais la lourde reliure.

 

Je plaçai mon doigt sur la première ligne du texte pour me guider dans la lecture, mes yeux envahis par le néant ne me permettant plus de décrypter les lettres sans aide.

 

Je prononçais le premier m....................................................................

 

 

 

FIN

BABEL (récit, 2008)

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