Samedi 13 décembre 2008 6 13 /12 /Déc /2008 15:36

Publié dans : Nouvelles courtes, 2008-2011

                                                                     

 


                                         (Je ne veux pas) Crever comme un chien ...

                                                                     2008

 

 

 

(Tous droits réservés)

 



 


Je n'arrive même plus à me souvenir depuis combien de temps je suis là...


La couverture de mon lit me gratte, elle est si vieille, si vielle... vieille comme moi, je crois. Je l'ai toujours connue, ça créé des liens... un objet transitionnel comme diraient les intellectuels.


Je suis allongé sur le flanc, je commence à avoir mal de ne plus pouvoir me mouvoir. Mes os tentent de percer la peau trop fine d'où la couche de gras a fondu.


J'ai fini par me nourrir de mon corps.


C'est effrayant, je sais, mais j'ai survécu comme ça jusqu'ici.


Il faut que je vous dise, je n'arrive plus à m'alimenter suffisamment par moi-même.


Pourtant, on tente de me nourrir : une assiette est posée non loin de moi.


Lorsqu'on me l'apporte, le fumet de la nourriture titille mes sens olfactifs mais je n'ai plus la force d'y toucher. Alors, je reste avec ce supplice placé devant mes yeux, torture infernale mais involontaire de la part de ceux qui s'occupent de moi.


Ah ça, ils s'occupent bien de moi.

Toujours prévenants, toujours prompts à répondre à mes gémissements.


J'entends les chaussures de l'homme qui me visite quotidiennement approchées, je sais qu'il va se pencher au-dessus de moi. Il va passer la main sur mon front, c'est bon, si bon de sentir son affection bourrue passée dans ce geste.


Je vous ai dit qu'il est mon meilleur ami ?


Il va me murmurer quelques mots à l'oreille, malheureusement, mon cerveau épuisé n'arrive plus à en saisir le sens.


Je suppose qu'il me dit de tenir bon, qu'il est là si j'ai besoin de lui.


C'est bien cela qu'on exprime devant un mourant ?


Lorsque cet homme vient, il amène accroché à ses habits des effluves de la vie qui continue au-dehors.

Ça sent l'herbe fraîchement coupée, le soleil qui joue dans les nuages, l'humus imbibé par la pluie qui vient de tomber.


Ces senteurs vivifiantes me font renaître, je m'agite et je suis si triste en même temps...


Triste de ne plus pouvoir mobiliser mes pauvres forces pour sortir humer la vie tant qu'elle palpite encore...


Parfois, mais cela devient de plus en plus rare, j'éprouve des fourmillements au bout de mes membres. Alors je crois que je vais pouvoir me lever, reprendre le court de mes jours qui s'écoulent paisiblement ...


Oh, je ne vous ai pas expliqué, je vis dans une ferme, une bonne et belle bâtisse où le feu crépite dans la cheminée.

Que j'aime le soir, profiter de la chaleur de la flambée, détendre mes pauvres muscles endoloris par le travail de la journée, m'assoupir un peu dans la quiétude retrouvée, après avoir savouré un bon repas.


Vous comprenez, le travail est dur ici. Dur et ingrat... les bêtes, la terre, ça ne se gère pas tout seul !


La dernière fois que je me suis retrouvé paralysé sur ma couche, j'ai été soigné comme aujourd'hui et j'ai guéri !


Un miracle qu'ils disaient pourtant la prochaine fois...on abattra le sapin.


Je ne sais pas si je m'en sortirai ce coup-ci mais je n'ai pas peur. Tant qu'on prendra soin de moi, un mot, une pensée, un geste d'affection... ce sera bien.


Je ne dis pas que je passerai le reste de mon existence immobilisé sur cette méchante couverture qui me gratte à en hurler mais tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir, n'est ce pas ?


Pardonnez-moi, je sens que je m'assoupis...





Tiens, c'est déjà la nuit, j'ai dormi longtemps semble-t'il... il fait bien noir autour de moi...


J'ai mal, ça ne s'arrange pas, il faudrait que quelqu'un vienne me bouger un peu mais doucement, hein, car mon pauvre corps est devenu trop sensible.


C'est la vieillesse qu'ils disent... la belle affaire...

Je sais qu'ils me regardent, apitoyés, je leur fais peur, ils voient leur décrépitude future dans mon corps décharné.


Où en étais-je avant de m'endormir ?

Ah oui, je parlais de ma ferme, de ma vie...


J'ai été jeune, j'ai été fou, j'ai eu des désirs, j'ai brulé la vie dans l'ivresse de mon insouciance. J'ai bien fait, non ?


J'ai parcouru ma chère campagne de long en large, au labeur par tous temps, sans une plainte, heureux de cette vie, finalement.


J'ai été bon, j'ai été courageux m'a-t-on dit... j'ai mérité du repos. Alors, on m'a proposé une aide. Il était fou comme je l'avais été, je l'ai maté, assagi, j'en ai fais quelqu'un de bien... un travailleur dont on peut être fier.


Il a essayé de prendre ma place, j'ai accepté. Je commençais à être tellement perclus de douleur que sa présence devenait une bénédiction.


Je lui ai tout appris, il a pris la suite. C'est comme ça.


Tout ce que je désirais, c'était de rester dans ma bonne vielle ferme jusqu'au bout... jusqu'à ma fin.


Et la voilà qui arrive, je ne me fais plus d'illusion. Elle est là, tapie dans un coin, elle m'observe, patiente.


Je comprends.


Je comprends que ce n'est pas la nuit dehors : je viens de perdre la vue.

Je comprends que ce n'est pas le silence d'une maison endormie: je viens de perdre l'ouïe.

Je comprends que je ne bougerai plus : toutes mes forces se sont envolées.


Mais je comprends une chose... il est temps d'appeler à l'aide.


Et gémir, c'est une chose que je sais encore faire.



*******




Le canon du fusil fumait après les deux coups que l'homme avait tirés.

Deux impacts, bien ajustés dans sa cible à bout de souffle.

Le premier pour tuer, le deuxième pour s'assurer que la délivrance avait été bien administrée.


Il avait voulu abréger des souffrances inutiles, pas en causer de nouvelles.


Il avait fini par se résoudre à décrocher son fusil en entendant les gémissements sourds de son ami. Il avait longtemps réfléchi avant ce geste, on n'ôte pas une vie comme ça, comme on ferait ses lacets.


Il était connu pour son caractère bourru mais son apparente rudesse cachait une grande sensibilité qu'il s'ingéniait à camoufler en détournant les yeux, pudique en toutes circonstances.


Mais cette fois-ci, il  prit le temps de sécher longuement ses yeux humides sur la manche de sa chemise. Elle sentait bon l'herbe coupée, ça camouflait un peu l'odeur de la poudre.


Son fils se tenait quelques pas derrière lui, silencieux, respectant le trouble de son père.


«  Viens, fiston, on va enterrer le chien derrière la grange. »


Son ami, son compagnon fidèle prenait son envol après 14 années de présence indéfectible.






Ecrire un commentaire - Par Sandy458
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