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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Le condamné.

 

 

Le condamné

2008

 

 

 

 

Tous droits réservés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C'est ma dernière nuit, demain, on viendra m'exécuter.

 

J'ai tenté de remédier à leur sentence imbécile mais peine perdue, ce n'est pas la bonne saison...

Et du temps, je n'en ai plus...

J'ai beau me concentrer mais même pour un Vénérable comme moi, il est impossible de produire un bourgeon en hiver ! Pourquoi pas des fleurs tant qu'ils y sont !

 

Leur prétexte est risible, leur dessein est vil.

Mais, que voulez-vous, je ne suis pas doué de parole et je ne peux pas m'échapper... on n'a jamais vu un arbre s'évader sur ses racines...

 

Je me souviens d'eux, cinq bipèdes avec des mines sérieuses de premiers de la classe, chaussés de leurs lunettes en écaille, avec leurs sacoches sous le bras et des plans d'aménagement de la place de la mairie...

 

Un sixième spécimen humain est venu se joindre à eux, il a lu ma plaque émaillée, vous voyez celle qui est fixé sur mon tronc, d'ailleurs ça m'a fait un mal de chien quand on l'a clouée.

 

Et ça dit « Tilleul de la Grange Sauvaget. De ses 15 mètres de circonférence, ce monument vous contemple depuis 1477. Planté pour la célébration du mariage de Marie de Bourgogne, fille de Charles le Téméraire, avec Maximilien d'Autriche, il symbolise l'autorité des Hasbourg face aux ambitions françaises sur la Franche-Comté. »

 

Ça vous épate, non ? Un multi-centenaire comme moi, qui a résisté à plusieurs incendies, aux attaques d'insectes xylophages et aux bucherons...mais pas à la cupidité de promoteurs... signe des temps...

 

L'homme m'a contemplé, impressionné par mon statut de témoin de l'Histoire puis il a déclaré que j'étais foutu, trop vieux, peut-être même bien dangereux... qui sait si je ne tenterai pas de m'abattre sur un passant ?

 

Alors, il a signé l'ordre de coupe.

 

L'ordre d'exécution.

 

Les 5 autres se sont frottés les mains, ils l'ont remercié, lui qui avait tout compris... ils avaient besoin de mon emplacement pour agrandir le parking... comme si les véhicules ne pouvaient pas aller ailleurs et me laisser finir mon temps, en paix.

 

Il faut dire que je les ennuie... mes feuilles jonchent la place à l'automne, mes racines ont soulevé leur bitume, j'ai même réussi à percer cette gangue stérile et nauséabonde... un peu de nature dans leur pourriture... ça dérange les adorateurs du tout-macadam...

 

Bien sûr, j'ai eu des défenseurs, ceux qui ont argués que j'étais là depuis si longtemps, toujours vivant et vaillant...

 

Les autres ont rétorqué que j'étais à l'agonie et que les Vénérables comme moi sont des périls sur racine... ah, si je faisais une petite feuille, un petit bourgeon pour démontrer qu'ils ont torts... mais je ne peux pas aller contre les saisons, je suis un arbre intègre, voyez-vous.

 

Les fous... ils n'ont pas réfléchi qu'en m'abattant, ils détruisaient leur mémoire.

 

C'est que j'en ai vu des amoureux qui s'embrassaient contre mon tronc, se faisant des serments de passion éternel et gravant leurs initiales dans mon écorce. J'en saignais mais j'étais fier d'être leur témoin silencieux.

 

Puis, je regardais passer leurs cortèges de mariage avec ces belles filles en robe immaculée, le rose aux joues de devenir bientôt femme ... et leurs futurs époux, tremblant à l'idée de leur future responsabilité.

 

J'en ai vu des nouveau-nés, posés au sol dans leurs couffins sous mes branches, s'émerveillant du ballet des feuilles et agitant leur menottes pour tenter de les attraper. J'ai même observé leurs cortèges de baptêmes avec les faces hilares des familles qui vont passer un bon moment à s'enivrer, c'est dire !

 

J'en ai reçu, des larmes lors des enterrements, lorsque vous restituez  vos disparus à la terre, petit peuple de noir vêtu qui chemine éploré vers le cimetière de l'autre côté de la place...

 

Si je peux me permettre, vous êtes doués pour la mort... vous pleurez, vous vous lamentez mais c'est à croire que vous aimez cela...

 

Je m'explique, j'ai recueilli tant de soupirs de vos éclopés, vous savez, ceux qui reviennent de vos petits jeux de guerre, la gueule cassée, l'esprit en miette et le corps meurtri... je crois que vous appréciez cela car tout au long de mes siècles, j'ai bercé un nombre incalculable de vos blessés.

 

Et le pauvre André, en 1870, qui est venu se pendre dans mes branches, désespéré par la perte de sa famille, salement massacrée par vos semblables.

 

Je ne suis pas fier de cet épisode mais je ne pouvais rien tenter,  juste espérer être son échelle vers les cieux, celui qui allait lui permettre de trouver l'oubli.

 

Je me souviens aussi de ce banc de pierre qui avait été installé contre mon tronc.

 

Les aïeuls s'asseyaient là, devisant longtemps des derniers potins de la communauté des hommes, curant leurs pipes sur le sol, le cœur tremblant à l'idée de savoir qui serait le prochain à ne plus venir prendre sa place...

« Décédés », c'est joli, vous avez le sens des termes appropriés... j'aurai dit « futur compost » mais je ne suis pas un littérateur, juste un créateur de feuilles que personne ne lira jamais...

 

Un jour, il n'y a plus eu personne pour venir s'asseoir à mes côtés, on m'a dit que vous préfériez vous regrouper devant une lucarne lumineuse où les images de votre monde défilent, dénaturées. Vous aimez ça, c'est votre droit.

 

Moi, je me suis senti un peu seul, délaissé, comme vos vénérables chenus qui attendent une hypothétique visite dans vos mouroirs de retraite.

 

Tiens, si je n'avais pas été aussi grand et aussi profondément ancré dans le sol, on aurait pu me mettre dans une serre, cela aurait été du pareil au même...

 

J'en ai pris mon parti, j'ai fais le deuil de votre amitié. Je me suis réservé pour les volatiles qui viennent élever leurs couvées dans mes ramures et les vacanciers qui viennent me photographier...

 

Car, je suis dans Le Guide, mes chers amis, la curiosité de la région !

 

On vient s'extasier quelques mois par an devant ma plaque émaillée, on se fait prendre en photo avec moi, on sourit, je réponds de toutes mes branches.

 

Clic, clac, photo ! On m'emporte dans la petite boîte, cliché qu'on n'aura pas le courage de regarder une fois revenu dans le quotidien ...

 

Qu'importe, je suis là, sous le soleil qui me dessèche, la pluie qui me transit, le vent qui me secoue où la neige qui m'enveloppe, là, encore et toujours là.

 

Je vous survis !

 

Jusqu'à demain où la hache va m'entailler, la tronçonneuse me débiter...

 

Est-ce que ça va faire mal ?

 

Question idiote, de toute façon, personne ne pourra m'entendre crier.

 

Est-ce qu'il y aura quelques témoins pour verser des larmes en voyant mon fluide vital, ma sève s'écouler ?

 

Au moins une personne qui aura le cœur serré en voyant ma grande carcasse s'abattre sur la place puis être découpée en tronçons ?

 

Car voyez-vous, je les ennuie jusqu'au bout : comment se débarrasser de mon grand corps, de tous mes vestiges, de moi, le condamné ?

 

On m'a confié que vous vous débarrassiez autrefois de vos mauvais spécimens humains avec une lame tranchante... je me demande... quel crime ai-je commis pour être ainsi exécuté ?

 

Celui de vous gêner ?

 


FIN

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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Yannick 10/02/2012 16:08


Salut Sandrine,


quelle belle idée de donner la parole à un "feuillu" et de dérouler sa vie parmi les hommes, dérouler ses bons moments comme ses mauvais. Je suis daccord avec ta poétique vision des choses. Ton
texte me fait penser à un ami druide qui parlait aux arbres en les caressant, juste pour les remercier d'être là.


on sent ton amour de la nature à travers ce texte et c'est communicatif. Moi qui ai passé pas mal de temps en forêt à une époque de ma vie, j'ai envie de me joindre à toi pour témoigner de la
beauté des arbres. D'ailleurs ton texte est aussi un témoignage contre la cupidité humaine qui détruit la nature. Dans ma commune, quand on veut abattre un arbre d'un parc malade, la municipalité
affiche d'abord sur l'arbre une phrase qui commence par "Je suis malade..." et qui continue en expliquant pourquoi il faut couper l'arbre (maladie, vieillesse, risque d'accident...).


Merci pour m'avoir fait cotoyer ce "Vénérable" tilleul l'espace d'un texte et aussi de m'avoir replongé dans l'amour des arbres.


Un beau texte cri du coeur qui fait du bien.


A la prochaine.


 


Yannick

Sandrine Virbel 13/02/2012 12:10



Bonjour Yannick!


Merci pour ta lecture et ton commentaire sur ce texte que jai beaucoup aimé écrire et relire parfois aussi ;-)


J'adore les arbres, un arbre coupé est comme un homme qu'on abat pour moi, j'ai une quasi vénération pour le végétal.


Ce Vénérable existe réellement, il fait partie des arbres remarquables du patrimoine français. Le reste est inventé.


A bientôt!



philippe & christel 20/12/2008 20:30

Tout simplement...se lit avec plaisir

Sandy458 20/12/2008 22:54


bonsoir, c'était le but, je suis contente de l'avoir atteint!