Dimanche 28 décembre 2008 7 28 /12 /Déc /2008 23:37

Publié dans : Au bonheur de lire, nouvelle, 2009

« Au Bonheur de Lire »

2008

 

 

 

Tous droits réservés

  

 

 

En 1911, au dessus de la porte de sa boutique flambant neuve, Monsieur Roger avait fait peindre en belles lettes pleines de déliés et de courbes « Au Bonheur de Lire » et, juste en dessous, en plus petit, « libraire papeterie, J. Roger».

 

Il avait mis tout son amour des lettres pour remplir ses rayonnages d'ouvrages qu'ils jugeaient indispensables à la formation de beaux esprits.

 

Il se méfiait d'instinct des nouveautés et des succès tonitruants jugeant que l'apathie des cerveaux de ses concitoyens était entretenue par des écrits trop vite encensés par la critique de l'époque.

 

« Du foin pour les cervelles » comme il se plaisait à dire malicieusement.

 

Dans sa longue carrière, il ne connut qu'une erreur de jugement, celle d'avoir balayée du revers de la main les romans et les nouvelles d'un certain Maurice Leblanc, père de l'illustre « Arsène Lupin ».

 

Il faillit donc une fois et promit qu'on ne l'y reprendrait plus...il répara d'ailleurs son immérité jugement en proposant tous les ouvrages du sieur Leblanc dans une étagère spécialement dédiée.

 

 

Il faut croire que l'amour des belles lettres n'avait pas été sa seule passion ici-bas car, en 1947 il fit modifier quelques mots sur sa devanture... « J. Roger et fils ».

 

Au crépuscule de sa vie, il s'était enfin décidé à passer la main à son rejeton qui sut se montrer, d'entrée de jeu, son digne héritier en conservant la ligne de conduite paternelle : « que de l'éprouvé, que du solide pour nourrir honnêtement les esprits ».

 

« Au Bonheur de Lire » se posait comme la référence culturelle de la bourgade et Monsieur Roger Père continuait à dispenser son avis et ses conseils aux clients qui franchissaient la porte de la librairie, malgré la présence de Monsieur Roger Fils.

 

Celui-ci n'en prenait pas ombrage, il avait été façonné intellectuellement par cet homme et il prenait toujours autant de plaisir à puiser dans ce fond littéraire vivant.

 

Monsieur Roger Père avait exigé la mise à disposition d'un tabouret en bois, juste agrémenté d'un coussin pour soulager sa vieille carcasse.

Il avait décrété qu'il passerait ses derniers jours assis au milieu des piles de livres, prompt à vérifier ce que son fils allait mettre en vitrine ou proposer au lecteur indécis.

 

Invariablement, il siégeait - monarque omniscient fatigué par le poids des ans, le corps vouté mais l'esprit alerte - de l'heure d'ouverture de la librairie jusqu'à l'heure de la fermeture.

 

Le moment venu, Monsieur Roger Fils le raccompagnait chez lui.

Ils cheminaient lentement, deux ombres complices fleurant le vieux papier et l'encre.

 

Un soir, alors que Monsieur Roger Fils s'apprêtait à reconduire son père jusqu'à sa demeure, il comprit que celui-ci avait réalisé son vieux rêve... il s'était envolé définitivement, entouré de ses chers grands auteurs, la tête posée sur un antique exemplaire de « De profundis » d'Oscar Wilde.

 

 

Monsieur Roger Fils se sentit alors bien seul devant sa mission mais il décida de relever le défi et de persévérer dans le sacerdoce de son père. 

 

Après un temps d'adaptation, les clients prirent l'habitude de s'en remettre uniquement à Monsieur Roger Fils qui gagna ses galons de libraire patenté et expérimenté le jour où on ne le désigna plus que par le nom de Monsieur Roger.

 

Son conseil était sûr, il vous jaugeait, vous écoutait parler, vous posait quelques questions et il avait le don de vous proposer l'ouvrage qui vous captiverait.

Il fallait le regarder, farfouillant dans ses étagères, à la recherche de votre alter ego littéraire, l'œil animé d'une étincelle de joie lorsqu'enfin il déposait entre vos mains

l'œuvre sublime.

 

Dans la boutique, ça sentait toujours aussi bon le vieux papier et les livres qui patientaient, sagement alignés dans leur rayonnage, que des yeux avides fassent danser leurs feuilles.

 

Il les avait patiemment classés par genre et par ordre alphabétique.

 

Monsieur Roger trouvait que c'était plus facile et qu'il fallait aider l'apprenti lecteur, le novice des belles lettres, le futur disciple des grands littérateurs à cheminer au milieu de tous ces auteurs parfois fort intimidant.

 

Surveillant les clients d'un œil bienveillant, il les encourageait à toucher les couvertures, ouvrir les volumes pour en parcourir quelques lignes, humer l'odeur du cuir des reliures.

 

Homère, Balzac, Sartre, Molière, Chaucer, Poe, Tolstoï, Daudet... Monsieur Roger les côtoyaient depuis tant d'années, il avait passé des jours et des nuits à se nourrir de leur verve oubliant que la vie existait aussi au-delà des pages.

 

Qui d'autre aurait pu tutoyer ces génies et les rendre plus accessibles ?

 

Parfois, pour mieux faire résonner un texte et tenter de capter un esprit timide, il déclamait avec passion des pages entières, faisait vibrer les personnages, animant les fantômes de vieux héros grecs ou de cosaques sanguinaires.

 

« Au Bonheur de Lire » se muait alors en océan à dompter, en plaine à conquérir ou en château à assiéger...

 

C'était ça, la magie de Monsieur Roger et de sa librairie...

 

Cependant, Monsieur Roger vieillissait inexorablement et il voyait avec incompréhension la jeune génération se tourner vers d'autres loisirs.

 

Qu'avait-il à proposer, mis à part ses milliers d'ouvrages dont les noms même des auteurs avaient été oubliés ?

 

Qui se souciait encore d'Eugène Sue et des « Mystères de Paris » qui avaient bercés son enfance ?

 

Qui savait encore ce qu'était une plume Sergent Major et l'odeur de l'encre violette absorbée par un buvard pelucheux ?

 

Monsieur Roger, vieux et fatigué, pouvait encore compter sur ses anciens clients et sur des amateurs éclairés pour franchir le seuil de sa boutique et le tirer de ses rêveries mélancoliques. Ça lui donnait encore la force de continuer quelques années.

 

 

Pourtant, parfois, un miracle semblait sur le point de se produire.

 

Une jeune tête passait le pas de la porte, lui demandait un exemplaire de l'Iliade ou de l'Odyssée ou encore une version intégrale des Misérables et Monsieur Roger s'animait pour un court instant avant de retomber dans sa léthargie devant la mine déconfite du client, dépité par le pavé que lui tendait le libraire.

 

C'était toujours trop volumineux, trop de pages, pas assez d'illustrations, le langage était trop abscons, la reliure pas assez souple, « vous ne l'avez pas en condensé ? »... il y avait même eu un jeune blanc-bec pour lui demander « Crimes et Châtiments » en « résumé », il devait rendre une fiche de lecture pour le lendemain alors « vous comprenez... ».

 

Monsieur Roger comprenait, Monsieur Roger soupirait.
Il plaçait l'ouvrage dans une poche en papier, regardait partir ce trésor pour une destination qui ne  le méritait pas et son cœur se serrait.


A SUIVRE...

 

"Au Bonheur de Lire" 2ème partie.

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