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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

"Au Bonheur de Lire" 2ème partie.

La première attaque vint de la boutique mitoyenne, par le côté gauche, d'  « Au Bonheur de Lire ».

 

La confiserie de Monsieur et Madame Dalembert fut cédé à deux jeunes gens qui entreprirent d'importants travaux de rénovation.

 

Le bruit et la poussière incommodèrent Monsieur Roger qui couva ses précieux amis de papier avec le souci d'une mère.

Fort ennuyé de ce changement de voisinage, il suivit les événements avec anxiété et découvrit un matin la nouvelle devanture de l'ex-mercerie.

 

« Video Game Shooter » clignotait de tous ses néons criards.

 

Outré, Monsieur Roger comprit alors que ses chers livres allaient être contraint de  cohabiter avec des héros de pixels, des élucubrations virtuelles et que ses clients fins lecteurs allaient côtoyer des obsédés du joystick et du gamepad.

 

En effet, la boutique voisine fut continuellement investie par une foule bruyante et chamarrée dont le langage était des plus obscurs alors que, parallèlement, la vieille librairie se vida de sa clientèle fidèle qui répugnait à croiser la faune inconcevable qui envahissait ce quartier autrefois si posé.

 

Monsieur Roger s'habitua peu à peu à sa boutique désertée, trop calme, et dont le silence quasi monacale était de plus en plus rarement perturbé par la clochette de la porte d'entrée.

 

Il sombra dans un dialogue muet avec ses grands auteurs et commença à y trouver une dangereuse félicité.

 

Comme cela pouvait être grisant de passer ses journées à discuter avec Socrate, Zola, Sagan... à s'en tourner les sens, brouiller son esprit et lâcher prise d'avec un monde qui ne pouvait plus le comprendre et qu'il ne pouvait accepter...

 

Monsieur Roger devint de plus en plus taciturne, saluant à peine ses vieilles connaissances, trottinant avec vélocité chaque matin pour gagner sa boutique et repartant courbé, usé, se languissant déjà de sa vie qu'il laissait derrière lui chaque soir, sitôt qu'il baissait  le store protégeant la devanture de sa boutique.

 

 

 

Le coup de grâce vint six mois plus tard lorsque fut inauguré en centre ville un « hypermarché de la culture prémâchée » comme ses détracteurs le nommèrent aussitôt.

 

Enième implantation d'une enseigne culturelle multi produits, elle draina une foule saisie par la fièvre acheteuse, avide de s'emparer des dernières nouveautés imposées par des géants de marketing qui pensaient pour elles ce qu'elle devait aimer.

 

« Du foin pour les cervelles » aurait vociféré Monsieur Roger Père, avec un sourcil froncé, signe de sa profonde désapprobation.

 

Monsieur Roger Fils ne broncha pas, se contentant d'hausser les épaules lorsqu'on lui demanda ce qu'il pensait de l'ouverture du géant de la culture.

Il balaya de la main la pétition que les autres commerçants lui proposèrent de signer... à quoi bon... pouvait-on se battre contre des individus qui vendaient des livres comme on vend une botte de radis ?

 

Sa librairie s'appelait « Au Bonheur de Lire » non pas « Au Bonheur de Vendre » !

 

Animés par une philosophie aux antipodes l'une de l'autre, ces deux mondes n'avaient rien en commun pour espérer se rejoindre ni même entamer un semblant de dialogue.

 

Point final.

Monsieur Roger congédia ses visiteurs et leur pétition inutile et se mura dans son monde qu'il voulait en dehors du temps et des aléas de la vie moderne.

 

 

 

Quelques mois plus tard, au beau milieu d'une froide nuit d'hiver, Monsieur Roger fut tiré du sommeil par son antique téléphone vrombissant rageusement dans le silence nocturne.

 

Il écouta attentivement la voix qui crépitait dans l'écouteur et devint soudain pâle comme un mort.

 

Malgré son âge et l'heure avancée de la nuit, il fut devant sa boutique en quelques minutes, drapé dans son éternel pardessus gris, toujours impeccablement tiré à quatre épingles.

 

La chaleur l'empêcha d'esquisser le moindre pas en avant.

 

Il était arrivé trop tard pour secourir ses amis de papiers, pour sauver leurs vies.

 

Des flammes s'échappaient de la vitrine brisée de la librairie et léchaient l'inscription « Au bonheur de Lire ».
Les premières lettres étaient cloquées par la chaleur, hideusement déformées, il ne pouvait déjà plus discerner « J. Roger et Fils ».

 

Lorsque le véhicule des pompiers arriva sur les lieux toutes sirènes hurlantes, les pages des livres tourbillonnaient dans l'air chaud du brasier, s'élevaient vers les cieux puis s'éparpillaient par delà les toits des habitations.

 

Trop tard, c'était trop tard.

 

Monsieur Roger avait du mal à respirer, suffocant dans les effluves des cuirs des reliures torturées par les flammes de l'enfer et les feuillets chargés d'encre qui se consumaient devant ses yeux.

 

Dans la fumée dense et âcre, il crut apercevoir les fantômes de ses vieux amis se dissoudre irrémédiablement. Platon, Chateaubriand, Goethe... où partez-vous ?

 

Ainsi, ils l'abandonnaient eux aussi, contraints et forcés par cette fournaise où nul n'aurait pu survivre.

 

Il resta immobile, figé sur le trottoir aux côtés des ruines fumantes de sa librairie, incapable de réagir devant la violence de ce qu'il considérait comme un immonde autodafé.

 

Des larmes roulèrent sur ses vieilles joues ridées, il pleurait la perte de la mémoire de son père, de ses années passées au service des lettres, de ses ouvrages suppliciés dans les flammes sacrilèges et de ses auteurs voués aux cendres de l'oubli.

 

Sous ses pieds, reposait un feuillet à demi rongé par le feu, le bord noirci déchiqueté lui permit malgré tout de discerner  quelques mots ...

 

«Déjà la flamme était droite et calmée pour ne plus parler ;

Déjà elle s'éloignait de nous, avec le congé du doux poète... »

 

 

 « La Divine Comédie, L'enfer de Dante... chant XXVII... » murmura Monsieur Roger  d'une voie rendue chevrotante par les sanglots.

 

Ce fut les dernières paroles qu'il prononça.

 

Figé dans sa sidération il fut incapable de regagner son domicile.

Une ambulance le conduisit jusqu'à l'hôpital le plus proche où il fut admis en état de choc.

Impuissants, les médecins ne purent que constater que son esprit avait déserté son enveloppe charnelle.

 

Puis, ce fut la vie qui le quitta, au petit matin.

 

 

 

« De profundis clamavi... Des profondeurs de l'abîme, j'ai crié. »

 

 

 

FIN

 

"Au Bonheur de Lire" 1ère partie

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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Thierry Benquey 20/09/2009 16:44

Un triste tableau du "devenir" d'une profession que j'ai toujours estimé noble.Je lève mon chapeau au passage à la culture de Roger fils qui sait tout de meme ce que sont joysticks et gamepad. (sourire)Il fut un temps où les gens brulaient des livres parce que ceux-ci les dérangeaient. Maintenant si j'en crois ce que je viens de lire, ils continuent de les bruler mais simplement par ignorance... Triste il est vrai...AmitiéTHierry

Sandy 20/09/2009 22:24


C'est une histoire imaginaire mais basé sur des élèments réels.
Dans mon enfance, j'avais une petite librairie "à l'ancienne" et familiale où j'allais régulièrement.
C'était agréable, on y était bien reçu.
La librairie a commencé à faire l'objet d'actes de vandalisme, de cambriolages.
Les libraires ont tenu longtemps puis ils ont lâché prise.
Une pizzeria a remplacé la librairie. Puis a fermé à son tour.

Même destinée pour une boulangerie antédiluvienne où une vieille mamie nous servait généreusement des bonbons.

Un temps révolu où les petits commerces donnaient une âme à mon quartier ...

Amitiés!


Philippe D 16/02/2009 21:17

Me voilà revenu pour lire une autre nouvelle, encore un histoire qui finit mal mais un texte qui accroche. Je comprends tout à fait le désespoir de Mr Roger qui l'a conduit jusqu'à la folie. Comment survivre quand ce qu'on aime le plus au monde disparait.
Le livre ne mourra pas, il a été menacé par le livre électronique qui n'a pas pu le détrôner. Les amoureux des livres (et il y en a encore beaucoup) préfère les versions "papier".
Le lecture ne meurt pas non plus chez les jeunes. Certains sont complètement pris par leurs jeux vidéos mais quelques-uns lisent encore beaucoup (j'en connais) et tous adorent écouter des histoires.
Non le livre n'est pas mort!

Sandy 16/02/2009 22:45


Oui, j'avoue que chez moi, les histoires finissent mal... en général!
D'accord avec vos propos sur le livre papier versus le livre électronique qui tente de rentrer dans les moeurs mais qui a encore bien des progrès à faire pour le concurrencer!
J'ai un peu (beaucoup) noirci le tableau, les livres attirent encore quelques jeunes, bien heureusement. Le goût de la lecture se donne dès le plus jeune âge : lire une histoire à un tout-petit,
l'encourager à s'approprier l'objet, favoriser ce goût chez les jeunes lecteurs...

Bonne soirée et merci pour vos longues visites!