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Eclat d'enfance :
Rue des Pommiers
2008
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Dédié à mes grands-parents paternels.
Longtemps, il faut longer le vieux mur en pierre du cimetière de Pantin.
Une trouée dans les pierres vous annonce que vous approchez du but.
Si vous avez la curiosité de jeter un œil par l'ouverture, vous apercevrez une pierre tombale bordée par une potée en pierre.
Le rosier qui y est planté tient compagnie à mes ancêtres.
Lui, vivra le temps d'un rosier, mes aïeuls séjourneront pour l'éternité où pour le temps que les hommes daigneront laisser à leurs dépouilles.
Continuez votre chemin le long du mur monotone.
Laissez courir votre main le long des pierres, goûtez comme c'est agréable.
C'est chaud ou froid selon la saison mais ça palpite surtout du souvenir d'un temps révolu.
De l'autre côté de la rue, les marbreries vous rappelle que la mort est aussi un commerce, que rendre hommage se paie au prix fort mais pas le souvenir qui vit et s'épanouit dans votre cœur.
Arrivé au bout de la rue, prenez sur votre gauche.
C'est une petite rue qui se meurt dans un grand escalier et qui permet de gravir le coteau.
La Rue des Pommiers.
Jolie appellation bucolique pour une rue où vous vous tordez les chevilles sur les mauvais pavés disjoints.
Vous avez beau écarquiller les yeux, pas de vergers à l'horizon, pas même un pommier solitaire.
Tant pis pour la dégustation, vous irez vous ravitailler au Félix Potin plus tard.
Prenez l'allée à droite.
Si le temps est sec, vous avez de la chance.
S'il a plu, vos godillots se couvrent d'une fange boueuse.
Dénichez le bon hall d'entrée, vérifiez le nom sur les boîtes aux lettres et gravissez les escaliers d'une couleur maronnasse.
A droite, tapez, c'est là !
L'homme qui vous ouvre vous sourit avec bienveillance.
Ses yeux sont d'un bleu incroyablement pur trahissant ses origines lorraines voire germaniques.
Ses cheveux blancs le situent d'entrée de jeu : cet homme cultive l'art d'être grand-père !
Il a revêtu son sempiternel tablier bleu, souvenir de sa vie active.
Vous n'y faites plus attention, cela fait partie du personnage. A quoi bon lui faire remarquer qu'il est retraité, qu'il ne va pas partir travailler après le déjeuner ?
Vous entrez.
Dans la cuisine, une femme aux cheveux blancs elle-aussi, un peu ronde, s'affère aux fourneaux.
Dans une grande marmite, elle prépare une plâtrée de pates avec un bon gros morceau de beurre et du gruyère râpé.
Ça sent bon, votre estomac proteste avec véhémence devant ce supplice.
Vous restez un instant dans la cuisine, à humer les effluves du repas et vous regardez autour de vous.
Là, une photo dans les teintes sépias avec toute la famille réunie autour du patriarche, témoignage fragile de la vie dans les années cinquante.
Ici, un vieux poste de radio qui ferait le bonheur d'un brocanteur. Les boutons résistent et grincent un peu quand vous les tournez, ça vous fait rire une telle antiquité à l'ère de la hi-fi.
Au plafond, des pelures d'orange sèchent sur une ficelle tendue entre deux murs.
Etrange coutume que vous peinez à comprendre alors vous profitez de l'odeur d'agrume qui envahit la pièce sans poser de questions.
Juste profiter de la quiétude et du doux écoulement de la vie.
Vous vous lavez les mains dans l'évier de la cuisine.
Cet appartement est si vieux qu'il n'est plus aux normes depuis belle lurette, pas de salle de bain où faire ses ablutions mais l'évier de la cuisine et une grande bassine où on fait chauffer l'eau sont à votre disposition.
Pour entrer dans le petit salon, vous êtes priés de chausser les patins, semelles de tissus qui vous donnent une allure de skieur de fond sur parquet.
Ça fait enrager les adultes de devoir sacrifier à ce geste hors d'âge mais vous, vous vous pliez avec plaisir à cette bizarrerie maniaque, trop heureux de vous imaginer une piste tout autour de la table en bois massif.
Sur la table basse au plateau de verre fumé, juste en dessous de la fenêtre, un pot en cristal contient l'objet de toutes vos convoitises gourmandes.
C'est le pot à bonbons.
Hors de question de soulever seul le couvercle joliment travaillé, tel un cabochon d'orfèvre, de peur de le faire tomber sur le parquet, il se briserait et vous vous feriez bien attraper !
Comme toujours, on finira par vous proposer de plonger la main dans le récipient et, dans votre poing serré, vous emporterez au loin votre butin à savourer.
Pour le moment, vous continuez à patiner sur votre piste imaginaire avec vos patins aux pieds.
Glisse, glisse sur le chemin de l'enfance et de l'insouciance...
Sur le bahut, vous avisez une ancienne horloge à pendules surmontée d'une cloche.
Vous souriez.
Tout à l'heure, le vieil homme sortira une clé du tiroir et remontera l'horloge non sans rappeler que vous avez, un jour, eu l'idée farfelue de la secouer dans tous les sens.
Votre acte avait causé l'arrêt immédiat de la délicate mécanique, le temps s'était suspendu, et les bonnes œuvres d'un bijoutier avaient concouru à remettre de l'ordre dans les heures, les minutes et les secondes mélangées.
Un peu fatigué par votre longue séance de ski de fond en appartement, vous grimpez sur le fauteuil rigide adossé au mur.
C'est dur, c'est roide, le revêtement d'une matière indéterminée est bien froid et inhospitalier. Sur les accoudoirs, vous grattez de l'index les clous de tapissier qui maintiennent l'ensemble en place.
Encore un pur bonheur pour brocanteur !
Ce soir, vous dormirez dans un vieux lit tout aussi raide, à moitié enseveli dans l'oreiller en plume, écrasé par le poids d'un édredon probablement rescapé de la guerre.
Pour le moment, bercé par le tic-tac de l'horloge qui emplit la pièce, vous sombrez dans une somnolence ouatée et vous souhaitez que plus jamais la vie ne puisse vous rattraper.
Tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic-tac, tic...........
25 ans plus tard...
Le vieux couple n'est plus de ce monde.
C'était mes grands-parents.
L'appartement a été rénové après le départ de mon grand-père et reloué.
Je n'ai jamais revu la Rue des Pommiers.
L'horloge à pendules est dans ma bibliothèque, à jamais arrêtée.
On a perdu la clé.
FIN
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