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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Sabbat, 1ère partie

                                                                                            Sabbat

                                                                                               2008

 


 

                                                                                Tous droits réservés

 


 


« Bois, maintenant ! »


La vieille main ridée me tendit avec insistance une coupelle grossièrement sculptée dans un bois tendre.

Le liquide un peu visqueux, à la consistance d'un nectar, exhalait une odeur acre et désagréable.


Je pris la coupe dans le creux de mes mains, les yeux rivés sur le liquide sombre, me demandant s'il ne valait pas mieux que je mette fin dès à présent à cette mascarade.

Il me serait facile de simuler une maladresse qui me permettrait de renverser le liquide sur le sol ou encore de jeter le breuvage dans le feu.


Ce feu... le feu où finissait de se consumer les plumes d'un coq noir que la vieille femme avait égorgé devant mes yeux. Le volatile avait à peine eu le temps de se débattre que des mains expertes l'avait fait passer de vie à trépas, sa vie mourant dans un caquètement affolé.


Puis, la vieille femme l'avait plumé, elle avait extrait son cœur et avait jeté les abats dans les flammes. J'avais cru défaillir devant la scène mais je me devais de surmonter ma répulsion.


Il était trop tard pour reculer. J'avais tout fait pour rencontrer cette vieille femme, je m'étais rapproché des vieux villageois bourrus et méfiants tentant de me montrer sous mon meilleur jour...


Celui d'une personne qui est disposée à croire et qui veut savoir.

Et qui est prête à tout.

Même à se damner, même à perdre la raison...


Mes manœuvres avaient pris des semaines pour aboutir et j'étais prêt à abandonner et à rechercher un nouvel angle d'attaque.


Je peinais à décrocher quelques indications, un nom, un lieu à arpenter, jusqu'à ce que je parvienne enfin à nouer un lien ténu et fragile avec l'un des paysans.


Celui-ci, me jaugeant sous toutes les coutures, me soupesant du regard comme il l'aurait fait d'un porcelet à la foire, avait fini par intercéder en ma faveur.


J'avais rencontré la vieille femme à plusieurs reprises dans la cour de la ferme de mon aide providentiel et malgré les réticences qu'elle affichait, elle avait donné son accord pour me revoir.


Elle désirait choisir le lieu, la date et la bonne conjonction stellaire, je n'avais plus qu'à accepter sans réserve tous ses désidératas.


Enfin, un soir, elle m'avait fixé un rendez-vous dans la cour de la ferme.

Elle me tendit un foulard pour bander mes yeux.

Le lieu où elle allait me mener devait rester des plus secrets, elle ne pouvait risquer que mes yeux profanes mémorisent  le trajet.


J'obtempérais, vaguement inquiet. La vieille n'était pas des plus engageantes, elle portait le poids des ans et son visage était marqué de meurtrissures étranges qui me firent penser à des coups de becs d'oiseaux.


Cheminer jusqu'au lieu sacré fut assez laborieux, ne voyant rien avec mes yeux bandés, je me pris les pieds à maintes reprises dans des branchages et chutais lamentablement plusieurs fois.


Lorsqu'elle me permit de retirer le foulard, nous étions parvenus à une clairière.

Un amas de pierre marquait le centre du pré où elle me fit signe de m'asseoir et de maintenir mon silence. Cela fut facile, j'étais tellement impressionné que je ne pouvais proférer aucun mot.


La nuit était claire et silencieuse, nous étions en plein hiver et le froid mordant me faisait trembler... à moins que ce ne fût la peur qui montait en moi.


Puis, j'avais assisté au sacrifice du coq noir, à la préparation de la mixture dans laquelle elle me demanda de verser un peu de mon sang.


Interloqué, je la regardais sans comprendre quand elle me saisit prestement le poignet et l'entailla avec la lame qui avait servi à occire l'animal.


Je poussais un cri de douleur et frottais mon poignet blessé d'où suintait un mince filet de sang.

Satisfaite, elle récupéra quelques gouttes sur la lame de son couteau et le plongea dans sa coupelle.





« Bois, je te dis ! »


Je sursautais. Sa voix se fit plus insistante, elle s'impatientait visiblement.


« Alors, aurais-tu peur ? C'est bien toi qui a voulu cette cérémonie ? Tu voulais savoir si nos vieilles coutumes païennes étaient encore vivaces. »


J'acquiesçais, toujours aussi indécis, serrant ma coupelle de mes deux mains tremblantes. La blessure au poignet me lançait, le froid me pétrifiait.


« Bois maintenant ! Je te consacre cette heure du Sabbat alors, par le Dieu Cornu de notre Mère Nature, tu ne peux plus reculer ! Il n'est plus temps de te réfugier sous la protection de Celui qui est sur la Croix. Sa foi, colportée par des dévoyés, n'a pu pénétrer nos ronds de sorcières. Tu es ici chez moi. »


Je portai la coupe à ma bouche et, malgré l'odeur écœurante, je trempai mes lèvres dans le breuvage.


Je ne pus réprimer un haut le cœur.

Le liquide chaud et visqueux piquait ma gorge, un goût prononcé de végétaux se mêlait à celui du sang.

La vieille femme psalmodiait des mots incompréhensibles en se balançant d'avant en arrière. Lorsqu'elle cessait sa mélopée étrange, elle saisissait un long bâton noueux avec lequel elle agitait des braises dans le feu. Il crépitait, lançait des étincelles qui illuminaient l'obscurité nous entourant.


Les flammes dansaient devant mes yeux et dessinaient des ombres mouvantes sur le visage grenelé de la sorcière.

Elle me lançait des coups d'œil à la dérobée et devant son air réprobateur, je me forçais à ingurgiter l'immonde liquide.


La sensation dans ma poitrine était insupportable et, jetant la coupelle au loin, je toussais longuement, tentant vainement d'arracher le feu qui naissait dans ma gorge, labourant la peau avec mes ongles.


Haussant les épaules, la vieille femme scanda de plus belle ses incantations au Dieu Cornu et, au travers de mes efforts désespérés pour échapper à l'emprise de son philtre, je perçu les paroles qu'elle m'adressa :


« Maintenant, tu va être seul. Tu es venu chercher une vérité auprès de moi.

Si tu te brûles les ailes, je ne pourrai t'être d'aucune aide.

Vas et reviens si tu le peux. »


Alors, j'ai senti que mon corps s'en allait.

 

 

A SUIVRE...

 


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Sandrine Virbel

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