Dimanche 22 février 2009 7 22 /02 /Fév /2009 22:35

Publié dans : Sur le Styx, nouvelle, 2009

Je mis un certain temps à identifier d'où provenait la voix fluette qui m'apostrophait.

 

Une jeune fille, juchée sur un rocher, dessinait des figures dans l'air avec une badine. Elle s'appliquait, les sourcils froncés, et esquissait des arabesques savantes, se jouant de la pluie de cendre qui s'entêtait à troubler ses fioritures aériennes. 

 

Son visage diaphane arborait des traits fins contrastant avec la rudesse du paysage de l'outre-monde. Ses cheveux noirs, torsadés sur eux-mêmes, retombaient en cascade sur son corps dissimulant à peine sa nudité.

 

Cette beauté du diable présentait des arguments indéniables pour rendre n'importe quel vieil eunuque complètement lubrique et je me pris à la désirer.

Ensorcelé et conquis, je résolus pourtant de rester sur mes gardes. Si prêt du but, je ne pouvais pas laisser une rose de cette contrée ruiner ma mission,  ses épines recelant probablement les plus pernicieux des poisons.

 

 

« De quoi parles-tu ? » lui demandais-je.

 

Après tout, si elle pouvait m'aider sans que j'aie à faire appel à l'autre face de voyou gominé, j'étais preneur !

 

« Je sais que tu viens pour la femme. Tu n'es pas le premier à débarquer ici pour commettre une telle folie. Vous êtes étranges, vous les humains. Plus on vous écrase, plus vous vous enfoncez vous-même espérant encore vous faire aimer...quel gâchis... enfin, c'est ton problème, je ne suis là que pour te donner mes indications si tu veux les écouter... »

 

S'il y avait une chose dont je n'avais pas besoin à ce moment précis, c'était bien d'une leçon de morale donnée par une créature de l'outre-monde fut-elle des plus accortes !

 

Mais qu'est ce qui ne tournait pas rond avec ma personne pour qu'on se joue de moi et qu'on me fasse la morale en prime ?

 

« Où est-elle ? Sais-tu où je peux la trouver ? lui demandais-je.


- Bien sûr que je sais tout cela et bien plus encore. Elle patiente sur la berge du fleuve Styx, là où convergent la rivière des flammes et celle du chagrin, là où se jettent le torrent des lamentations et le ruisseau de l'oubli. Charon, le batelier inflexible, a prévu de l'embarquer pour la prochaine traversée. Sais-tu où il la mènera?

 
- Oui, je le sais, vers le royaume des morts...»

 

La beauté vénéneuse partit d'un rire cristallin si grisant que je la remerciais intérieurement d'être restée perchée sur son rocher. Si elle avait eu la mauvaise idée de me rejoindre, je ne pensais pas que j'aurai pu résister à ses charmes.

Comme je comprenais le pouvoir envoutant du chant des sirènes sur les pauvres mortels tourmentés par leur bas instinct !

 

« Pauvre humain trop naïf !  A cet endroit, ce n'est pas uniquement le passage vers le royaume des morts, c'est l'affluent qui mène à la porte des Enfers ! »

 

Je restais un moment interdit, sous le choc de la révélation.

 

Comment avais-je pu me laisser abuser ?

Tout s'éclairait sous un nouveau jour : l'appel désespéré de Lilah, le comportement de l'autre ordure gominée, ses sourires mielleux dissimulant des non-dits, le contrat nous liant sans aucune discussion possible, la singularité de l'outre-monde enfin...

 

La morsure du serpent  ne m'avait pas expédié n'importe où, c'était le ticket d'entrée

pour la Vallée de la Géhenne, l'antichambre des Enfers.

 

« Hâte-toi, Charon s'apprête à choisir son passager.»

 

D'une volute magistralement tracée dans les airs avec l'aide de sa badine, elle m'indiqua la direction que je devais suivre.

 

Continuer à avancer.

Sauver Lilah.

Ne plus penser.

Ravaler mon amertume.

 

« Pour le meilleur et pour le pire », n'est ce pas ?

Pourquoi, Lilah, pourquoi?

 

 

La pluie de cendre cessa brusquement alors que je parvenais à un désert de reg à demi envahi par un fleuve si étendu que je ne pouvais en distinguer la berge opposée.

 

Une foule compacte était amassée sur la rive et je me jetais au milieu de la multitude à la recherche du visage tant désiré.

 

Des hommes et des femmes, certains arborant des faces apeurées, d'autres des figures résignées se tenaient serrés les uns contre les autres.

 

Cherchaient-ils un semblant de réconfort dans la proximité fallacieuse des corps ?

Croyaient-ils que leur nombre allait repousser l'issue qui les attendait de l'autre côté ?

 

Je fonçais sans discernement, bousculant ces êtres figés sur place.

 

Le batelier... mais bien sûr,  il me fallait trouver Charon pour être certain de rejoindre Lilah !

 

 

Enfin, j'atteignis l'extrême bord de la berge que les flots du Styx rongeaient.

La barque y était amarrée, stabilisée par la perche de Charon le passeur incorruptible.

 

Charon qui, les yeux cousus, était définitivement insensible à la vision d'une âme affolée...

Charon qui, l'ouïe condamnée, ne pouvait entendre aucunes lamentations implorantes...

 

Sisyphe des Enfers, il accomplissait son immuable mission de navigation entre les deux rives du fleuve, sans sentiment superflu.

 

Et enfin, je la vis, son visage torturé par les affres d'une peur incommensurable.

Elle avançait lentement, tremblante, mais déjà soumise à son impensable destin.

 

Repoussant brutalement les deux individus amorphes qui me séparaient d'elle, je la suppliais, éperdu :

 

« Non, Lilah, n'avance plus ! »

 

Elle se tourna vers moi, incrédule et son beau regard s'illumina d'espoir et de gratitude.

 

« Tu es venu, tu es venu... » murmura-t-elle en se jetant dans mes bras.

 

Je la serrai contre moi à l'étouffer, priant pour que chaque seconde se mue en instant d'éternité.

 

Après cette longue attente et cette longue errance où j'avais pensé devenir fou, je goûtais au plaisir d'embrasser de nouveau ses cheveux et de m'enivrer du parfum suave de sa peau.

 

Et c'était là tout ce que j'avais désiré si ardemment...

 

 

Tandis que je sentais son souffle chaud dans mon cou, une multitude de souvenirs me submergèrent...

 

... les premiers regards échangés lors de notre rencontre...

... son sourire enjôleur...

... nos étreintes enfiévrées...

... son corps dont je chérissais chaque parcelle...

... la certitude que c'était elle... tout simplement... pleinement...

 

 

Je la sentis se raidir brusquement dans mes bras et échapper à mon enlacement.

 

Les yeux écarquillés, elle fixait un point au-dessus de mon épaule, là où une main s'abattit avec force.

 

 

« Elle peut partir maintenant, je tiendrai parole.

J'annule les aspects putrides de sa vie et ses péchés, comme convenu entre nous.

 

Mais n'oublie pas, mon cher ami, que nous avons conclu un contrat :

Une existence contre une existence, une âme contre une autre.

 

Tu m'appartiens, désormais. »

 

 

 

Souviens-toi, Lilah, je t'avais jurée que je donnerais ma vie pour toi...

 

Je n'ai pas hésité, j'ai pactisé avec le diable en personne pour te sauver.

 

 

 

Et j'entendrai son rire moqueur résonner encore  longtemps sur les rives du Styx...

 

 

 

FIN

 

 

 

Ecrire un commentaire - Par Sandy
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Commentaires

"sur le styx" est une nouvelle admirable, tant par son écriture, son rtyhme et son intrigue. Tu passes du cynisme à la frayeur, de l'ombre à la lumière avec une assurance stylistique de grande envolée.
L'amour traverse cette nouvelle dont la fin magnifique, de douleur et de tristesse, m'a bouleversé.
merci sandy pour cet incroyable plaisir de lecture !
Je t'embrasse,
amicalement,
PAT
Commentaire n°1 posté par Pat le 10/06/2009 à 16h14
Merci Pat pour ta lecture de cette nouvelle et ton avis.
Je suis contente qu'elle t'ait plu, j'ai toujours aussi peu confiance en ce que j'écris!!! (on ne se refait pas!!!).

Je t'embrasse!
Amitié!
Sandy
Réponse de Sandy le 11/06/2009 à 19h27
Bonjour Sandy,

    Comme le héros de ton texte, j'ai bien failli ( 1966-68 ) rendre visite à la venimeuse créature de rêve...!
    Alors que je marchais, en petites sandalettes, sur un chemin de Casamance ( sud du Sénégal ),  mon pied droit se posa à 1 centimètre d'une masse sombre que j'avais pris pour un excrément d'un zébu. Il s'avéra que cette chose était en vérité un mamba noire.
    Je n'ai pas eu le temps d'avoir peur, ayant déjà parcouru deux enjambées, avant que mes neuronnes réagissent.
    Un Sénégalais criait...mamba !...mamba ! tout en le frappant avec une longue perche. Le reptile, lové, bougea lentement avant de rejoindre la paix éternelle.

    Passionné d'astronomie, les galaxies en forme de spirale étendent leurs grands bras pour prendre appui sur la masse gazeuze et mouvante de l'univers.
    Les lignes élliptique et gracieuses dont bénéficient ces galaxies m'ont toujours émerveillées. Je ne suis donc pas surppris de savoir que l'amas de la Vierge, dont nous sommes situés dans la banlieue à 50 millions d'années lumière, exerce une attraction sur le groupe galactique local.
    Nous tombons donc vers cet amas à la vitesse de 300Km/s.
    Pendant ce voyage, j'aimerais voir une super novaë illuminer le cosmos, par la lumière de son expansion. Malheureusement, j'irai sur le Stix, bien avant d'en sentir la chaleur.


    Pour le coté mythologie, internet a éclairé ma lanterne sur mes lacunes. Mais je ne me suis renseigné sur le Stix, seulement après mon dernier commentaire. 

    Tout ceci pour te dire que ton récit demeure explicite sur son contenu de qualité.
    Tu peux donc travailler sans filet, car ta plume est sûre, même si la main qui la tien, tremble par manque de confiance.
     Le doute est une preuve d'humilité et d'une recherche de la perfection. Il est donc une grande qualité.
 
     Bonne journée.
     Amitiés.
     dédé. 
     


 
Commentaire n°2 posté par dédé le 11/03/2009 à 11h35

Bonsoir,

Gloups, ton  anecdote avec le mamba noir fait froid dans le dos!
Heureusement que le monsieur sénégalais a promptement réagi!!!

Ainsi tu es passionné d'astronomie, c'est super!

Je trouve que cela donne une autre vision à la vie, comme si elle prenait une autre dimension, plus profonde, plus absolue.

Pour ma part, j'ai une grosse inclinaison pour tout ce qui traite des trous noirs, ça me fascinne, je rêverais d'en voir un de "près"...

Bonne soirée,
Amitié!
Sandy

 

Réponse de Sandy le 11/03/2009 à 22h40
Bonsoir Sandy,

    Je suis complètement sous l'emprise de ce texte qui m'a diablement envoûté.

    Je suis entièrement d'accord avec la beauté du diable et sa génitrice " Plus l'humain se retrouve écrasé sous le poids de l'amour, plus il est volontaire pour s'enfoncer davantage dans une douleur qu'il ne peut contrôler ".
 
    Cette description de la créature venimeuse m'enchante tellement, que jaurais certainement goûté à son poison.
    En ce lieu destiné aux damnés, cet écrit est né d'une inspiration divine.
    Le mystérieux voyage de l'autre coté du fleuve est miraculeusement dépeint, avec une précision d'une redoutable efficacité.
    Le lecteur se laisse aller dans cet endroit de mort, pas très loin des portes de l'enfer.
    Les phrases, de qualité, ont le pouvoir de le faire glisser peu à peu dans ce récit; il est absorbé par une force troublante.
    Bravo.
    Amitiés.
    dédé.  
    
    

   
Commentaire n°3 posté par ddlaplume le 10/03/2009 à 19h18

Bonsoir,

Merci, encore une fois, pour tes commentaires et ta lecture attentive de ce texte.

Je suis contente de lire que Le Styx t'a plu et qu'il était "compréhensible".
Ce n'est pas toujours évident (enfin pour moi) d'écrire sur un sujet sans base réelle.

Mise à part l'utilisation de quelques données mythologiques, d'astrophysiques ou biologiques (le mamba), je me suis retrouvée sans filet. Et c'est tant mieux, je me suis fait plaisir et je suis enchantée si j'ai pu faire passer un moment agréable à d'autres

Bonne soirée!
Amitié

Sandy

Réponse de Sandy le 10/03/2009 à 23h31
J'ai aimé "Sur le Styx"
Ton travail d'écriture est bon et les recherches effectuées sur cet univers se sont révélées fructueuse et la mise en place de ces fruits, une réussite.
J'aime ton style.
Il y a un mais. La chute, la fin me laisse un peu sur la mienne de faim. À mon humble avis il aurait été bon d'étoffer un peu la rencontre de Lilah et de son homme ainsi que du personnage du diable qui parait somme toute assez peu maléfique. En peu de mots un épisode de plus m'aurait comblé.
Je ne suis pas un critique, un pro de la littérature, je t'exprime juste mes souhaits.
Je suis confiant au vu du travail accompli que comme chacun des auteurs que je suis sur le net, tu vas murir au fur et à mesure de tes récits.
Amitié et chapeau bas pour ce texte
Thierry
Commentaire n°4 posté par Thierry Benquey le 23/02/2009 à 10h47
Merci pour ton avis et ton commentaire détaillé sur ce texte.

Je suis tout à fait d'accord pour la dernière partie.
J'ai hésité à la poster hier soir, je voulais la relire aujourd'hui, au calme, et décider si c'était la version définitive ou non.
Tant pis, me voilà au prise avec les péchés de paresse et d'impatience ;-)

D'autant plus que dans ma première idée, il y avait bien un épisode supplémentaire entre la partie 4 et 5!

Enfin, comme tu le dis si bien sur ta présentation, on est tous en "formation".

Bonne journée
Amitiés,
Sandy
(ps : si tu trouves une solution pour permettre au lecteur de s'y retrouver dans la lecture d'un texte long, je suis intéressée! ça me servirait bien pour mon bidule en 21 parties qui en fera entre 30 et 40 à la fin )
Réponse de Sandy le 23/02/2009 à 14h25

J'ai de la chance... et je trouve!

Me lire dans un autre format?

P1020134

 

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