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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Main dans la main


Photo de User Urban, Wikimedia Commons, sous licence






Main dans la main

2009

 

 


 

Ils cheminent, main dans la main, comme à l'accoutumée.

 

Leur promenade, menée à petits pas plus ou moins bien assurés, les accable de fatigue tous les deux,  aussi ils décident de s'arrêter un instant en haut de la falaise de craie blanche.

 

Un promeneur autochtone qui les croiserait, esquisserait certainement un sourire à l'idée qu'ils se sont épuisés à grimper avec peine jusqu'ici juste pour contempler le panorama maintes fois reproduit sur les cartes postales vantant la beauté du Pays de Caux.

 

Une de ces cartes qu'on peut acheter dans les boutiques pour vacanciers estivaux et dont la face illustrée offre une vision convenue de la blancheur des falaises finement striées de couches géologiques grisâtres, mêlée à la mer qui roule entre les galets anthracites et enjolivé par le ciel mi-laiteux mi-bleuté. 

Un de ces petits rectangles de carton fort au recto duquel, le touriste en manque d'inspiration inscrit invariablement « beaux paysages, temps un peu frais, pensons bien à vous, meilleurs souvenirs d'Etretat ».

 

L'homme se tourne vers sa compagne et, d'un geste tendre, il discipline une mèche de cheveux ivoirins qui lui barre le front, tout en frôlant doucement la joue parcheminée.

 

Elle frémit à peine sous la caresse, absente, ses lèvres se descellent légèrement laissant échapper une expiration un peu tremblotante.

 

Il ne peut pas affirmer que son esprit se noie dans la contemplation du paysage touristique qu'ils ont si souvent contemplé.

Non, c'est autre chose de plus indéfinissable. De plus terrible aussi.

Son regard se perd dans un ailleurs intérieur, comme si elle se fuyait involontairement en s'égarant dans son propre dédale cortical.

 

Quant à lui, plus prosaïquement, ce qu'il aime dans cet endroit, c'est uniquement la vision des falaises et des aiguilles calcaires, fières et dominantes mais pourtant si fragiles si on s'y arrête un instant.

Le mouvement de la houle les ronge, sapant leur existence par un arrachage méthodique de parcelles infirmes de matière, mémoire pétrifiée d'autres ères.

 

Et puis, il y a cette écume mousseuse et grise qui s'échoue entre les galets, grise comme la chevelure argentée de l'homme.

 

Il serre plus fort la main molle de sa compagne et reporte son regard sur un navire qui croise au loin. L'image floue du bâtiment lui confère une allure fantomatique, il s'évanouit presque à l'horizon dans une aura de diffraction.

 

 

« Tu te souviens, ma douce, de notre rencontre ? Tu portais ta jolie jupe fleurie où s'épanouissaient des myosotis.

Tes joues rosissaient sous l'émotion, tu avais peur de me répondre alors que je te demandais seulement ton prénom.

Après de multiples dérobades, tu as accepté de me laisser te prendre la main. Elle était si petite et si chaude dans la mienne, je croyais retenir un petit animal apeuré. La moindre pression mal dosée et je craignais de te blesser.

 

Et tu as accepté un baiser...ici, en surplomb de la mer.

 

Tu te souviens de nos promenades où nous marchions le long des falaises, main dans la main, avec ta petite sœur pour chaperon ? Elle détournait les yeux pour me laisser t'embrasser... je peux bien te l'avouer maintenant, je lui donnais des bonbons pour acheter sa cécité complice.

 

Dans l'année, nous nous sommes fiancés puis nous nous sommes mariés.

Comme tu étais belle dans ta robe de dentelle blanche ! Je discernais à peine ton visage sous le voile qui dissimulait les perles de bonheur qui jaillissaient de tes yeux.

Nous sommes sortis de la nef pour la traditionnelle photo de cérémonie sur le parvis de l'édifice et cette fois, c'est toi qui as saisi ma main. Je l'ai gardée dans la mienne, caressée longuement, rêvant au moment où je pourrais ôter le gant de satin blanc qui la couvrait pudiquement.

Qu'elle était jolie la petite église d'Yvetot sous la pluie de riz qu'on nous lançait en gage de fécondité et d'opulence.

 

Est-ce que tu te rappelles de cette autre journée où tu pleurais toutes les larmes de ton corps ? Je craignais le pire et c'est le plus beau que tu m'as annoncé. J'allais être père moins d'une année après notre union, cela a fait jaser ! Qu'importe les ragots de vielles bigotes, j'étais si fier !

C'est notre premier fils qui est né ce printemps-là.

J'ai serré ta main pendant des heures avant de pouvoir caresser celle de notre petit Antoine, gonflé d'orgueil et de joie

Ont suivi Pierre et Marie, encore deux bonheurs insensés que tu m'as donné.

Et je t'ai tenue la main, à chaque fois.

 

 Après, t'en souviens-tu ?

La vie nous a offert de magnifiques années, des doutes et des peines aussi mais tant de joie au final.

 

Et les petits, qui avaient grandi sans que nous en prenions garde, sont partis... les uns après les autres, ils ont déserté le nid.

Tu étais triste, trop triste mais moi, je n'étais pas si fâché que cela de t'avoir enfin toute à moi, après ces années où je t'avais partagée.

Aucunes petites menottes n'allaient m'empêcher de te prendre la main à tout va ! Sauf celles de nos petits enfants mais il y avait encore un peu de temps devant nous avant que la nouvelle génération ne germent des semailles.

 

Est-ce que tu te rappelles de la visite chez le spécialiste qu'on nous avait conseillés ?

Tu ne voulais pas y aller, tu avais peur t'entendre la sentence que nous appréhendions depuis un moment.

Il y avait eu trop de petits incidents, trop d'indices sinistres pour ne pas nous alerter.

C'est main dans la main que nous avons pris connaissance du nom bien trop compliqué et barbare de ton mal. C'est main dans la main que nous avons décidé de repousser l'inéluctable et de faire front, ensemble... »

 

 

Il s'arrête de parler, sa voix flanche un peu. Il s'en veut, lui qui cherche toujours à présenter à sa compagne une force indéfectible, un soutien sans faille malgré un optimisme de plus en plus souvent de façade.

 

Elle se tourne légèrement vers lui, sa main a tremblé fugacement à l'écoute des paroles de l'homme à la chevelure argentée.

 

Son regard pétillant s'illumine.

L'homme discerne des étoiles scintillantes dans les yeux de sa femme pour la première fois depuis trop longtemps.

 

Son cœur s'emballe d'un bonheur qu'il sait déjà si fragile et si éphémère mais l'espoir est son moteur, l'amour est l'essence-même de son âme.

 

Elle lui sourit tendrement. Une petite fossette creuse sa joue, après toutes ces années, il trouve cela toujours aussi charmant.

D'une voix ingénue, elle lui demande « Mais, Monsieur, pourquoi me tenez vous par la main ? »

 

Ça fait comme un coup de poignard dans le cœur de l'homme.

La sève quitte le corps massif du vieux chêne, des nuages obscurs montent à l'horizon, un déluge froid s'écoule des cieux.

 

Fin de la parenthèse céleste et retour amer sur terre.

 

 

« Ma douce, serres fort ma main, veux-tu? »

 

Il regarde à ses pieds, il envisage le contrebas de la falaise.

Les galets ronds, doux et accueillants.

La mer et sa palette impressionniste de verts et de bleus profonds.

 

 

Juste un pas, un léger mouvement droit devant, ils n'auraient pas besoin de plus.

 

Et ils resteraient liés, main dans la main, pour toujours, malgré la mémoire qui se délite et se dilue dans l'écume grise.

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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willb77 20/04/2009 22:58

Très émouvant.

Sandy 21/04/2009 09:36


Bonjour,
merci pour ton commentaire.
Ce texte est né après la lecture d'un petit article dans un journal où on parlait d'un couple de personnes âgées qui n'avait pas supporté l'idée d'être séparé par la maladie. Un drame du quotidien
et de la viellesse.

Bonne journée!