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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Racines (5ème partie et fin)


« Moniek, pas maintenant, courage, tu ne peux pas finir comme ça ! »


Des mains pourtant elles-mêmes épuisées l'ont agrippé lorsqu'il a trébuché, des bras amis l'ont soutenu, des paroles réconfortantes murmurées à son oreille lui ont donné un regain de force. Il s'est fait violence pour ne pas céder aux hallucinations causées par l'épuisement et la détresse qui laissait apparaitre les fantômes de ses proches au bord de la route.


Comme il aspirait à se reposer un instant sur le talus au milieu des siens... les serrer contre lui... embrasser tendrement sa mère... taquiner son frère... se sentir épauler par son père... rentrer ensemble chez eux, là-bas, à Varsovie...


« Laissez-moi avec eux, un instant, juste un petit instant... » suppliait-il au comble du délire.


L'appel mortifère était si doux qu'il était bien plus tentant de céder aux sirènes des apparitions plutôt que de poursuivre cette mauvaise route exténuante.


Mais Moniek a continué d'avancer, littéralement pousser en avant par ses compagnons.

Parce qu'il n'avait pas vraiment le choix, parce qu'il était dit qu'il devait vivre coûte que coûte.



Le jour où les SS se sont longuement concertés entre eux et ont intimé aux déportés de s'asseoir sur la route, il a cru que sa dernière heure était venue.


Pourquoi leur demandait-on de rester immobile, dos aux officiers et aux gardes, mains sur la tête, si ce n'était pour avoir le loisir de les mitrailler plus facilement ?


L'attente dans cette position inconfortable fut longue et cruelle.

Moniek et ses compagnons, dans un silence impressionnant, pensaient comme un seul homme au moment précis où ils entendraient le cliquetis des armes annonçant les rafales qui les faucheraient tous jusqu'aux derniers.

« Pas de témoins, rien n'est arrivé », c'était la consigne qui accompagnait tout cet effort inconcevable de destruction d'une communauté.


La longue route de douleur et d'espoir mêlés connaitrait son terme ici, sur ce chemin, pour une idéologie basée sur la haine et dans l'indifférence générale de l'humanité.


Ils sortiraient tous de leur nuit pour aller vers dieu sait quelle hypothétique lumière... la plus atroce des morts était plus douce que tout cela disait-on...


Décontenancé par la tournure des événements, il a distingué une troupe d'hommes armés, avançant face à lui. Tandis qu'ils se rapprochaient avec prudence, il a songé qu'il s'agissait probablement une nouvelle escorte SS qui avait pour ordre de les conduire à leur destination, une unité physiquement bien fraîche et alerte qui imprimerait une cadence infernale à leur marche ou les laisserait crever sur le bord du chemin.



Lorsqu'un homme s'est adressé à lui en le mettant en joue, Moniek a baissé les yeux pour échapper à la vision du canon de l'arme qui le fixait, prêt à cracher son projectile meurtrier. Il s'est cru mort dans la minute mais, contre toute attente, l'homme, après quelques secondes d'hésitation, a abaissé son arme et lui a de nouveau parlé dans une langue étrangère, doucement, calmement, avec les marques d'un apitoiement inaccoutumé dans les intonations de sa voix.


Moniek s'est alors effondré en larme, en de longs sanglots douloureux, lui qui s'était retenu de pleurer pendant toutes ces années, préférant serrer les dents pour ne pas sombrer.


C'était la première fois, depuis bien longtemps, qu'un homme portant un uniforme militaire lui parlait d'homme à homme.



Il a eu besoin de très longues minutes pour saisir que l'individu devant lui n'était pas un SS mais un libérateur.


Les SS, quant à eux, avaient déguerpi, abandonnant leurs prisonniers sur place, comptant sur cet écran improvisé constitué d'êtres humains pour gagner une précieuse distance de repli.

Moniek était sauvé mais il ne pouvait simplement pas le concevoir.

Il n'était plus en mesure de réfléchir.

 

 


Bien plus tard, lorsque ses forces physiques et psychiques sont revenues, il a choisi de migrer pour la France afin de rejoindre des cousins éloignés, survivants à la Shoah qui, comme lui, avaient tout perdu.


Il a continué à travailler le bois passionnément et il en a fait son métier. Exprimer sa créativité a eu l'action d'une thérapie et lui a donné la possibilité de dépasser son sentiment de culpabilité d'être rester en vie et, enfin, d'entamer un lent et pénible processus de reconstruction.


Il a réappris à sourire, puis à rire et enfin à reprendre sa place au milieu des hommes... même si tous refusaient de l'écouter. Personne ne voulait savoir, personne ne voulait se regarder dans le miroir et encore moins contempler le reflet de ceux qui étaient revenus.»

 



A cet instant, j'ai compris.


J'ai compris ce trouble ressenti lors de ma découverte de ces admirables racines sculptées, si ardentes dans leur immobilité : ils étaient tous là, sous mes yeux, les parents, le frère, la famille, les amis,  les anonymes ... tous ces disparus, juifs ou goys, hommes, femmes, enfants, homosexuels, handicapés, tsiganes, opposants au régime ou tout simplement différents... ils étaient tous présents, taillés dans la chair des racines,  figés dans les veines du bois, respirant dans l'aubier.


Là, pour l'éternité, inaltérables. Tous aimés et respectés. Jamais oubliés.


Moniek avait voué sa vie à les sculpter, leur redonner un corps et un semblant de présence, petites figures issues de longues heures vouées à leur résurrection par la faveur de sa vieille lame qui envoyait voleter de longues boucles boisées au gré du souvenir.


Emue, je me tournais vers l'inconnu qui venait de me livrer l'histoire du vieil artisan pour le remercier de sa narration mais il s'était éclipsé dans la foule qui parcourait le Salon de l'Artisanat.


Je ne devais donc pas en savoir plus ?


« Dos iz alts... »***


J'ai croisé le regard d'un bleu soutenu de Moniek, pendant qu'il fredonnait les paroles d'une chanson  diffusée sur sa petite radio.


C'était le même regard décidé que celui du jeune homme de 20 ans qui serrait contre son cœur une statuette inachevée, quelque part sur une route infinie, en 1945.


Un regard qui voulait toujours croire en la force de la vie par-dessus tout.


 

«  Vraiment... dos iz alts ... ? »


 

 

*** yddish : « c'est tout ».

Le yddish est une langue d'influence germanique à 80% qui comporte du vocabulaire hébreu et slave. Aussi nommée « judéo-allemand», cette langue était parlée par les communautés juives ashkénazes d'Europe centrale et orientale. Suite à l'extermination quasi-totale de la communauté ashkénaze pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle est en voie de disparition.

 

 

 

 

 


 

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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Yannick 01/11/2011 10:18



Bonjour Sandrine,


j'ai été happé par l'histoire de ce survivant car elle est racontée avec pudeur et talent. Quand j'ai commencé à lire son histoire, il fallait que j'aille jusqu'au bout. Je voulais savoir ce qui
lui était arrivé. J'ai retrouvé des détails de l'oeuvre d'Art Spigelman, "Maus", qui m'avait marqué. Mais l'essentiel est dans l'espoir que tu donnes à travers ce texte quand ce monsieur réussit
à dominer le passé et vivre. Je trouve important de toujours donner une note d'espoir pour ne pas sombrer dans le désespoir justement. Surement que la vie de ce vieux monsieur est hanté par ses
souvenirs mais ton texte retient sa renaissance par l'art. J'ai été sensible à la métaphore sur ces oeuvres artistiques et sa famille disparue. Je pense qu'on crée aussi pour ses proches.


Si on me demandait un conseil pour quelqu'un qui voudrait se mettre à écrire, je répondrais : "Ecrivez pour ceux qui vous aiment et ceux que vous aimez, c'est un bon début."


Encore bravo pour avoir si bien raconté cette histoire et m'avoir intéressé et fait me souvenir.


Je te dis à la prochaine.


Amitié.


 


Yannick


 



Sandrine Virbel 05/11/2011 22:15



Bonsoir!


Bien vu pour "Maus", c'est une oeuvre qui m'a beaucoup marquée et qui m'a offert un bon terreau pour le côté réaliste de cette nouvelle! Ma crainte dans ce type d'écrit est de "trahir" ceux qui
ont vécu les événements aussi, je me documente, je pars de faits réels, de témoignages pour conserver le côté véridique. C'est une question de respect aussi.


Mon propos, dans la grande majorité de mes écrits, est de finir sur une note d'espoir, car, même si la situation est des plus sombres, je veux toujours croire en la petite lueur qui permet
d'espérer.


Quant à la création, oui, on créé pour soi, pour ses proches, ses lecteurs éventuels. Je crois - pour ma part - que j'écris ce que j'ai envie de lire et ce que je veux transmettre à mes proches.
Finalement, chaque mot noté est une sorte de testament.


Enfin, merci pour ta lecture attentive et pour ce commentaire détaillé. Je constate que ce que je voulais faire passer est compréhensible par le lecteur, c'est déjà immense!


 


Amitiés!


Sandrine



Virginie 04/07/2009 14:17

à chaque fois que je lis des livres sur les survivants de l'holocauste ou regardent des documentaires cela me glace le sang et je puis retenir mes larmes face à tant de douleur, de haine, de malheur. Je n'arrive pas à comprendre comment on peut en arriver là et exterminer des gens comme nous sans état d'âme et continuersans vie enduite comme si de rien n'était et même nier les faits pour certains. Cela dépasse mon entendementbises 

Sandy 04/07/2009 23:10


je me pose aussi cette question. Il n'y a pas bien longtemps, j'ai lu le dernier livre de Jean Teulé "mangez-le si vous voulez" et on y constate avec effarement comment des gens normaux peuvent
sombrer dans la barbarie la plus inconcevable...

bises!


philippe96 28/06/2009 19:05

Tout simplement " Félicitations " Bonne soirée et heureuse semaine

Sandy 29/06/2009 18:48


Merci pour votre passage et pour ce mot!
Bonne semaine à vous également.


Thierry Benquey 25/06/2009 13:10

À vrai dire, je suis étonné que tu aies choisi d'écrire un homme. J'ai perso beaucoup de mal à changer de sexe virtuellement et si j'ai écris des personnages féminins, tu as remarqué que ce sont toujours des enfants. Il est beaucoup plus facile (facile n'est pas le bon mot) d'etre un personnage qui tout en étant autre, puisse aller chercher dans les émotions et les perceptions de l'auteur, celles-ci étant bien entendu fortement influencé par son sexe et son éducation. En choisissant une femme, tu aurais simplement laissé la porte ouverte et ton personnage aurait puisé sa vie en toi. Si un homme avait de meilleure chance de survie en camp, les femmes étant souvent gazées dès l'arrivée, il y a beaucoup de femmes qui ont survécu, un exemple francais : Simone Veil.Il est possible qu'un jour je puisse écrire une femme mais je doute que je réussisse jamais à écrire une femme qui en soit une ou alors elle le sera superficiellement.On dit souvent que les premiers écrits sont autobiographiques, pour moi c'est vrai, cela va meme plus loin car dans tous mes textes se trouvent une grosse part de moi. Si je décris un personnage ignoble, c'est avant tout Thierry qui s'imagine se trouver dans le contexte qui a rendu ce personnage ignoble. C'est Thierrignoble. Rire.AmitiéThierry

Sandy 27/06/2009 23:25


Bonsoir,

Ton commentaire me fait réfléchir à plus d'un titre.
Je n'ai pas réfléchi au sexe du personnage, je suis partie "comme ça", surtout autour de l'idée de la création et de la survie.
En y réfléchissant "à froid", il est certain que le texte serait très différent avec un personnage féminin mais là, c'est moi qui n'aurait pas suivi, probablement à cause du thème, c'est
épidermique!

A voir avec le prochain texte qui aura un personnage féminin (et même plusieurs) dans le premier rôle...

En tout cas, je retiens le "Thierrignoble", c'est excellent!!!!
Amitiés!


Thierry Benquey 25/06/2009 10:23

J'aime ton écriture Sandy.J'aime cette nouvelle et son thème.Il me manque quelques informations comme la faim omniprésente et le froid terrifiant de cet hiver 44-45 mais qui sont justifiables par le choix d'un conteur presque ? Irréel, immatériel. Le conteur c'est Moniek finalement, il conte de manière impersonnelle comme peuvent le faire les victimes de ces tragédies. Les victimes connaissent souvent ce genre de recul, la violence et la force des souvenirs ne permettant pas la relation directe des événements sans que la personne ne s'effondre ou pire ne se retrouve plongée dans l'horreur de jadis. C'est un traumatisme...Tu as fait un bon travail et je comprends bien que ce texte ait pu t'occuper comme tu le relatais sur FB.AmitiéThierry

Sandy 25/06/2009 12:28


merci pour ton indulgence.
Je sais bien que ce texte aurait pu être écrit différemment mais j'ai eu du mal à me dépatouiller avec tout ça.  C'est la première fois que je confronte avec ce type de texte dont le sujet me
tient à coeur et j'avoue que ça  a été difficile mais aussi passionnant.
J'ai rêvé en allemand et (un peu ) en yddish pendant 15 jours!!!
Moi qui avait sous le coude une nouvelle sur Sarajevo en guerre et le génocide rwandais, je vais attendre un peu...humainement, lorsque tu te plonges dans toutes ses tragédies historiques, c'est
complexe à appréhender avec assez de détachement... mais cela te fait tant réfléchir et ouvrir les yeux sur le monde qui t'entoure que tu ne regrettes pas...

Amitiès!
sandy


seveuhreen 24/06/2009 22:19

Merci pour ton petit mot !!!Trop fatiguée en ce moment avec tt ce qui se passe pour lire mais promis je me rattraperai !!!Bizzzz Sandy

Sandy 24/06/2009 22:24


Coucou!!
Pas d esouci, je ne vais pas me sauver, ni mes articles!!!
Bon courage...

Bises!!