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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Autour d'un thème : Etre, N'Etre, Naître - Délivrance (2ème partie)

« Depuis quand cela a-t-il commencé ?

-         Depuis cette nuit,  la Mère. Tout semblait se dérouler selon le bon vouloir de notre Seigneur et puis, ça s’est mis à éterniser. Elle est si jeune, inexpérimentée, si lasse maintenant…. »

 

Prenant le parti de ne pas perdre de précieuses minutes,  Dieu sait que la vie est prompte à s’évanouir, La Gaillarde souleva le drap qui  recouvrait le corps de la parturiente. Sans les artifices du drap qui faisait ressembler la jeune fille à un fantôme à la robe ivoire, la vision n’en était que plus frappante.

La silhouette si fine dardait aux yeux de l’assistance une bosse proéminente et incongrue.

Des jambes, des bras, une poitrine, un faciès de jeune fille mais une matrice de femme qui tendait la peau à la limite de la déchirure.

 

« Le serpent présenta la pomme et Eve s’en empara jusqu’à ressembler elle-même à un reptile à la bedaine pleine… » jeta La Gaillarde en direction de l’assemblée.

 

Louison, que les apartés de la vieille incommodaient, ne put réprimer un rictus d’énervement qu’elle calma bien vite de peur de froisser la Passeuse vers la Vie.

 

La Mère La Gaillarde s’assit sur le bord du lit et découvrit  entièrement le corps boursouflé.

Offert dans sa nudité originelle, la peau douce et nacrée  tutoyait les plus belles réalisations des sculpteurs de renom. La chair de marbre n’avait rien à envier à cette chair palpitante où perlait des larmes d’enfantement.

 

L’immense main rugueuse de La Mère se posa sur le ventre rebondi et  commença une auscultation minutieuse. De ses deux poignes recouvrant maintenant le giron, elle sondait la mince paroi qui séparait encore le petit d’homme, plongé dans son néant, de la communauté des vivants.

 

 

« Il n’est pas bien vif, il est temps d’intervenir. Ma fille, il va falloir pousser et guider ton marmot vers la lumière. Tu ne veux pas le laisser aux chiens de l’enfer, n’est ce pas ? »

 

La jeune fille, les yeux écarquillés par la terreur de la situation, acquiesça d’un hochement nerveux de la tête. Une mèche de cheveux détrempée par la sueur roula sur son front et le barra d’un pli soucieux. Elle semblait totalement perdue, submergée par une situation qui la dépassait, petite âme égarée et isolée dans un maelstrom de sensations effrayantes.

 

« Dieu du ciel, les eaux sont lâchées ! » s’écria soudain La Mère interrompant sa palpation, les yeux plantés sur une tâche qui assombrissait le drap en un large cercle concentrique.

 Louison s’approcha en une enjambée et se mordit la lèvre inférieure. Une odeur aigrelette émanait du liquide trouble.

 

 

Entre les deux jambes, la toison sombre aux crins soyeux et bouclés prenait la teinte obscure des eaux souterraines baignant le fœtus.

 

Le chemin millénaire pour naître imposait de se frayer un passage à travers les corps moites à l’odeur tiède et humide. Si les parois du sentier étroit et privé de clarté s’écartaient naturellement, il y avait parfois nécessité de trouver un guide expérimenté pour combler les défaillances de la mémoire ancestrale des corps féminins. La Gaillarde était de ceux-là, la passeuse vers la vie, la dompteuse de la mort qui rodait toujours en quête d’une quelconque nourriture charnelle à grappiller.

 

Elle s’y entendait pour tutoyer la Grande Faucheuse et la Semeuse de Vie, s’adressant tour à tour aux deux extrêmes, aux deux grandes antagonistes.

 

Matrices de nobles, de paysannes, de bourgeoises ou de putains, le butin devait sortir à tout prix, le fruit nouveau devait brailler son appartenance au peuple des hommes.

 

Des petits cris passèrent les lèvres de la demoiselle soulevant sa gorge en plusieurs mouvements saccadés. Elle happa l’air ambiant, à la recherche d’un répit, d’un réconfort dans l’épreuve que son jeune corps découvrait pour la première fois. Une enfant qui met au monde un enfant, quoi de plus éprouvant et émouvant à la fois.

 

Elle était à l’aube du passage à l’état de femme en passant à celui de mère.

 

Son angoisse était palpable et compréhensible mais La Gaillarde ne pouvait pas s’arrêter aux états d’âmes d’une donzelle fut-elle d’une bonne lignée, elle avait reçu pour mission de procéder au rituel de la naissance, d’apporter son savoir et son expérience. Le devenir de celui qui n’était pas encore né primait sur toutes les autres considérations. L’ordre en était formel, priorité devait lui être donnée.

 

La tête de la jeune fille bascula en arrière, le cou tendu à rompre, la longue chevelure plaquée aux épaules par la sueur.

 

Louison s’approcha de la parturiente et tamponna doucement son front luisant. Un sourire faible mais reconnaissant répondit à ce geste de compassion.

 

Quelques minutes s’écoulèrent, rythmées par les halètements de la future mère et les auscultations de La Gaillarde qui tâtait et le ventre rebondi et le sexe largement découvert d’où s’échappait encore par intermittence des petits filets de liquide amniotique. 

Les doigts aguerris de La Mère palpait l’avancée laborieuse du fœtus et elle n’était pas très satisfaite de la tournure des événements. La nuit pouvait encore être longue et riche en rebondissements tout autant heureux que funestes, « vas savoir avec  ces histoires de femelles ».

 

« Au moins, elles sont toutes égales devant Dieu et les hommes, ces femmes étendues sur les couches de l’enfantement. Egales, mêmes dans les entrailles.  J’en ai tâté et farfouillé - pour sûr, Dieu m’en est témoin -  et  là-dedans, c’est  partout pareil !» souffla La Gaillarde en direction de Louison.

 

Celle-ci lui répondit à peine, toute entière absorbée par les menus soins de confort qu’elle prodiguait à la jeune fille.

 

D’un geste brusque et inattendu, celle-ci saisit la main de Louison et la tint serrée à la broyer.

 

Dans un jaillissement animal,  des cris perçants emplirent la chambrée. La demoiselle unissait sa voix à celles de toutes les mères du monde depuis l’avènement des temps, elle les rejoignait dans cette communion instinctive et immémoriale des femmes qui donnent la vie.

 

Le chœur de l’origine de l’univers affluait dans sa gorge, emplissait ses veines, électrisait chacun de ses nerfs, il éclatait à fleur de peau, envahissait ses organes, parcourait ses membres. Il palpitait, il bruissait, il tremblait dans l’attente de l’explosion symphonique finale.

 

Les mains de la passeuse vers la vie se crispèrent sur le ventre proéminent pour accompagner et renforcer les ondulations natives et tribales qui allaient en s’accélérant dans un concert de stridulations.

 

« Tu enfanteras dans la douleur… » songea Louison qui ne ressentait plus la compression de sa main captive et engourdie dans celle de la jeune fille. Les phalanges blanchies par la crispation contrastaient avec la peau rosie de Louison.

 

 La Gaillarde émit un claquement de langue impatient. Les choses ne se déroulaient pas comme il le fallait. Le corps de la future-mère retenait encore le fruit dans ses entrailles.

 

La Mère grimpa sur le lit, face à la demoiselle et se pencha sur le ventre rebondi. Elle l’encercla de ses bras, poussa, tira, appuya tant qu’elle put. De grosses gouttes de sueur roulaient sur son visage, parcouraient les sillons qui inscrivaient les années, se réunissaient au bout du menton que la femme épongeait d’un ample geste sur le tissu qui couvrait ses épaules.

 

De ses mains expertes, elle malaxait la terre glaise de la matrice pour façonner un chemin propice à l’éclosion de la vie et une enveloppe à la petite âme.

 

Impressionnée, Louison n’aurait pas conçu plus de surprise si une minuscule  main enfantine s’était dressée vers elles, expression de la création d’un petit Golem timide façonné entre les battoirs de La Gaillarde.

 

« Allez, ma fille ! Il avance ! Il faut l’aider ! » s’exclama La Gaillarde en campant son regard de renarde rousse dans les prunelles exorbitées de la demoiselle.

 

Des raclements semblables à ceux de griffes d’animaux labourant la terre se firent entendre.  La jeune fille grattait les draps, arc-boutée sur ses avant-bras, les ongles fichés dans le tissu roide, le visage à l’expression déformée par l’intensité de son effort surhumain. Un hurlement de quasi louve tordit ses jolies lèvres pales tandis qu’elle jetait ses dernières forces dans la lutte pour la délivrance.

 

« …laissez la mort aux loups … » songea La Mère troublée par le brusque reflux du souvenir des  paroles prononcées par  Louison lors de son arrivée dans la bâtisse.

 

« Pousse mais pousse donc plus fort, ma fille ! Pousse à la fin ! »

 

La Gaillarde tentait de conserver intact l’instinct de survie de la jeune fille, consciente que la moindre faiblesse les précipiterait dans des territoires dangereux dont on ne ressort pas indemne.

 

Après une dernière tétanisation des muscles, la demoiselle s’effondra comme une frêle poupée de chiffon, inconsciente,  plus blanche que ses draps.

 

Louison laissa échapper un cri de terreur, vite étouffé sous sa main tremblante. A sa droite, la lumière vacilla, accentuant le tragique des événements. La jeune servante, qu’on avait quelque peu oubliée dans un coin de la chambrée, n’était pas loin de fuir à toute jambe.

 

« L’enfant n’avance plus, il ne sortira pas seul, il nous faut les délivrer tous deux sinon ils sont perdus ! M’entends-tu Louison ? Fais préparer une bassine d’eau bouillante et des linges, hâte-toi ! ».

 

Se tournant vers la jeune servante, Louison lui intima fermement l’ordre d’apporter tout ce que la Gaillarde avait demandé. La jeune fille cavala hors de la chambrée, du pas nerveux et précipité de celle qui désire plus que tout échapper à l’emprise d’une vision qui lui fourrage les entrailles. Elle eut sitôt fait de détaler ne laissant d’elle qu’une légère senteur de sueur mêlée à celle de  la bougie fondue, les boucles claires de ses cheveux s’échappant de la coiffe défaite.

 

A suivre...

 


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À propos

Sandrine Virbel

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