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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

L'échappée, 1ère partie

 

 

Les mains du vieil homme reposaient sur le pommeau de sa canne, jointes dans le recueillement d’une prière muette.

Ses yeux usés parcouraient inlassablement les profondes ravines et les callosités qui marquaient sa peau tannée par 78 années d’une existence laborieuse et juste.

 

Il parcourait un rosaire imaginaire dont chaque grain s’inscrivait dans ses doigts noueux, dans les taches sombres qui marbraient sa  peau et dans la fine alliance ternie qui étranglait son annulaire.

Il égrenait ce chapelet invisible depuis tant d’années, il savait qu’il parviendrait bientôt à la fin de sa récitation. C’était dans l’ordre des choses. Il n’y a avait rien de plus à en dire.

 

Je l’observais au travers de la fenêtre fermée, son image était un peu déformée par le jeu du soleil sur la surface vitrée.

 

Assis sur le vieux banc en pierre de la place de la mairie, sous le vieux tilleul plusieurs fois centenaire, il ne pouvait pas avoir manqué une seule des paroles que j’avais échangées avec mon père ni même ignorer la vive altercation que nous venions d’essuyer.

 

Notre dispute, très violente, avait fusé hors des murs de la maison et s’était répercutée avec fracas sur les façades des autres habitations, violant l’intimité des familles voisines.

 

« Tiens, le fils Dampierre va encore se prendre une bonne raclée… »

 

Je n’avais pas besoin de faire preuve de beaucoup d’imagination pour deviner ce qui se murmurait au cœur des foyers.

 

 

C’était devenu habituel.

C’était entré dans les mœurs.

On ne parlait pas de ces choses-là ouvertement mais on préférait pérorer confortablement sous le couvert des chuchotements…après tout, ça ne concernait que la famille Dampierre…alors de là à tenter d’intervenir et de calmer les esprits…

 

 

Lorsque la main paternelle avait atteint sa cible, j’avais senti une vague de haine me submerger.

Plus la brûlure s’était emparée de ma joue plus j’avais serré les poings pour me retenir de rendre coup pour coup.

 

« Œil pour œil, dent pour dent »… appliquer  la loi du Talion m’aurait fait entrer dans son jeu et lui ressembler, même pour garantir ma protection, était la dernière chose à laquelle j’étais prêt à consentir.

 

Plus la douleur attisait mes sentiments de rage et plus je mettais un orgueil insensé à faire front et à le défier les yeux dans les yeux.

 

Ne plus jamais baisser mon regard face à lui, ne plus jamais lui laisser le droit de m’écraser par ses paroles assassines ni par ses gestes brutaux.

Ne plus jamais plier devant lui.

 

Je refusais obstinément de m’abaisser jusqu’à sa couardise, jusqu’à cette lâcheté qui le poussait à user de sa brutalité coutumière au lieu d’admettre ses failles tout simplement.

 

 

Je ne pouvais pas dire que les relations avec mon père avaient toujours été aussi tendues mais depuis quelques temps elles avaient franchi un nouveau degré de violence. Encore une nouvelle étape sur un chemin qui m’apparaissait infini.

 

Ma mère gardait la tête baissée, comme elle l’avait toujours fait en pareille situation.

 

Pas vu, pas entendu, rien à dire, passez votre chemin, tout va très bien.

 

Petite souris timorée, anesthésiée par cette existence grise qui s’écoulait entre les soins de son foyer et les causeries polies tenues avec les femmes du voisinage, elle traversait sa vie à défaut d’en être l’actrice.

 

De toute façon, il n’avait jamais été dans son caractère de s’opposer à mon père ni à ses nombreux coups de gueule. Même défendre son fils de 17 ans ne lui venait plus à l’esprit.

 

 

 

Pourtant, cette fois, de grosses larmes roulèrent sur ses joues.

Ses bras ballants pendaient de chaque côté de son corps et lui donnaient l’allure pitoyable d’une poupée de chiffon.

J’avais honte d’elle, de son apathie, de sa passivité et j’avais honte de moi,  honte de ressentir ce sentiment envers ma propre mère.

 

L’autre arpentait la pièce, comme un fou furieux, allant et venant entre nous deux d’un pas excédé. Il vociférait, il hurlait des insultes à plein poumon et sa fureur se démultipliait à chaque seconde.

Alors oui, le fils Dampierre allait encore se prendre une bonne raclée - c’était imminent - et la seconde fournée menaçait d’être bien plus cuisante que la première.

 

Profitant d’un court instant où mon père me tournait le dos, je m’élançai vers la porte d’entrée et lui faussai compagnie, le laissant abasourdi, une énième insulte au bord des lèvres.

 

Les yeux emplis de larmes, je me dirigeai vers le banc de pierre de la cour et la carcasse voutée du vieil homme qui s’y tenait toujours assis.

 

Tout son corps se balançait doucement d’avant en arrière, accompagnant une psalmodie silencieuse que lui seul pouvait encore comprendre.

 

Les longues branches harmonieusement fournies du tilleul bruissaient au-dessus de nos têtes tandis que les milliers de feuilles d’une douce teinte vert-jaune tamisaient la luminosité. 

 

Le vieux sembla soudainement se rendre compte de ma présence, il cessa son lent mouvement de balancier et me gratifia d’un sourire. Il se poussa légèrement et je pris place à ses côtés.

 

« Jean, qu’est ce qui t’arrive, mon petit, ça ne va pas ? me demanda-t-il avec un air soucieux.

 

- Moi, c’est Julien, grand-père ! Jean, c’est mon père, ton fils, quoi… tu te souviens ?

 

- Oui, oui, Julien, bien sûr! Je ne suis pas sénile voyons, pourquoi me parles-tu de Jean ? »

 

Je laissais échapper un soupir las, malgré moi.

 

Depuis quelques temps, mon grand-père perdait la notion des noms et des personnes, la notion du temps aussi, et il devenait de plus en plus difficile d’avoir une conversation avec lui sans le renvoyer malencontreusement à son nouvel état de sénescence.

Avec le décès de ma grand-mère quelques trois années auparavant, sa santé physique et mentale, déjà un peu défaillante, s’était vite détériorée.

Il avait perdu son dernier repère, sa raison de vivre avec le départ de son épouse et il se laissait aller.

Nous l’avions accueilli chez nous puisqu’ il n’était plus apte à rester seul dans sa propre maison.

Quitter son foyer avait été un crève-cœur et un crève-corps.

 

 

Un long silence s’installa entre nous pendant lequel j’eus l’impression que son esprit l’avait déserté.

 

Ses mains étaient toujours crispées sur le pommeau de sa canne et je constatais combien ses vieux doigts étaient déformés.

 

 

« Il t’a encore flanqué une dérouillée, c’est ça ? lâcha-t-il dans un murmure.

 

- Je n’ai pas envie d’en parler, excuse-moi, grand-père…

 

- Le sauvage. Entre passer ses nerfs sur son gosse et essayer de m’envoyer à l’hospice, il n’a trouvé que cela pour s’occuper, cet imbécile ? »

 

Il cracha plusieurs fois sur le sol et agita sa canne en direction de la porte de la maison dans un geste dérisoire de défi. C’était toujours dans les moments les plus inattendus ou les plus incongrus que mon grand-père recouvrait ses esprits et se retrouvait lui-même.

 

« Arrête grand-père, arrête, ça ne sert à rien, tu vas t’énerver à t’agiter comme ça, ce n’est pas bon dans ton état ! »

 

Je le forçais à se calmer, inquiet de voir son visage prendre une teinte cramoisie sous le coup de l’émotion.

 

Si mon père était survenu à cet instant, je crois bien qu’il aurait été capable de le prendre à partie sans hésitation, moulinant de sa canne et invectivant son propre fils. 

 

En dépit de l’étrangeté de son comportement due aux effets de la vieillesse, j’appréciais beaucoup être en sa compagnie. Il était bon, il était doux, il m’aimait et il me le prouvait, tout simplement.

 

« Tu aurais dû mettre quelque chose sur ta joue, ça va vilainement enfler. Ta grand mère connaissait les remèdes. Elle savait se servir des simples pour soulager les maux. Elle t’aurait dit de mettre… mais comment ça s’appelle déjà ? Tu sais, la petite plante avec les fleurs jaunes…

 

-          Je ne sais pas grand-père, je n’y connais rien. »

 

Il se rembrunit, prenant soudainement conscience que sa tête lui jouait un méchant tour, une fois de plus.  

 

Nous restâmes longuement assis, l’un à côté l’autre, lui méditant sur ses souvenirs volatiles et moi, songeant à ma joue douloureuse qui allait probablement prendre une belle teinte violacée dans les jours à venir.

 

La fraîcheur du soir commençait à faire frissonner son épiderme, avec l’âge il était devenu moins résistant à l’inconfort du temps.

 

« Tu me raccompagnes à l’intérieur, Jean ? »

 

J’allais lui signifier une nouvelle fois qu’il s’était trompé de prénom mais je me ravisai. A quoi bon lui rappeler sa cruelle défaillance ?

 

« Oui, grand-père, appuie-toi sur moi si tu veux, je te raccompagne, tu vas te mettre au chaud ».

 

Tout en s’aidant de sa canne, il prit appui sur mon épaule.

Je le conduisis lentement jusqu’à notre maison, guidant ses petits pas de vieil homme usé.

 

 

A suivre...

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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virginie 19/06/2011 16:44



entre 2 révisions je m'accordent 5 minutes de détente que je viens de passer à te lire... j'aime


bisous



Sandrine Virbel 23/06/2011 22:00


bon courage pour les révisions et merci de ton passage! bises!