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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

La commémoration du 8 mai 1945.

http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/7/72/Billet_drapeau_de_10_francs_verso.jpg

Billet drapeaux de 10 francs, wikimedia commons, domaine public

 

 

 

Notre cortège s’étire de l’Hôtel de Ville jusqu’au vieux cimetière.

L’église Saint Sulpice nous verra bientôt battre le pavé en ce matin printanier.

 

Tout à l’heure, nous passerons sous le dais verdoyant des tilleuls centenaires dont les branches élevées se nouent au-dessus de la tête des passants pour les protéger d’une voûte végétale.

 

Les drapeaux et les oriflammes se portent haut, la fanfare lance ses notes cuivrées, les roulements de tambours explosent dans l’air avant de se répercuter sur les façades des habitations de la ville ancienne.

 

Les poitrines se gonflent, les médailles et les décorations bien astiquées s’entrechoquent sur les blazers sombres.

 

Quelques calots portés de guingois ponctuent la foule compacte et annoncent la teneur de l’événement : nous commémorons le 8 mai 1945.

 

Les pas des anciens combattants ne sont pas toujours très assurés, les années ont marqué la démarche des jeunes hommes qui ont défendu leur pays et la liberté pendant les années de ténèbres.

 

Les compagnes se tiennent aux côtés de leur conjoint ou les soutiennent, figures discrètes mais indispensables pour ses héros ordinaires.

 

Certaines ont pris part aux actions de la Résistance, femmes courage d’une époque qui se refusait encore à leur octroyer des droits comparables à ceux de la gente masculine.

 

 

Nous parvenons bientôt au monument aux morts.

 

Le blanc éclatant de la pierre tranche crûment dans le ciel gris.

 

Des noms sont gravés, des dates aussi…

 

« Aux enfants de Noisy Le Grand morts pour la patrie ».

 

Familles doublement endeuillées, jeunes années prometteuses fauchées.

 

Ceux de 14-18 rencontrent ceux de 39-45 dans la farandole macabre des guerres européennes que l’on qualifierait aujourd’hui de fratricides. Cette année nous rendons également hommage à ceux de l’Algérie, de l’Indochine…

 

La foule silencieuse suit le déroulement précis et calibrée de la cérémonie.

Une haie d’honneur composée des drapeaux et des oriflammes se met en place devant le monument. Scindée en deux parties, elle encadre le chemin pavé qui mènera les porteurs de gerbes jusqu’aux espace de dépose des fleurs.

Les haut-parleurs crépitent, une voix solennelle se déverse sur la foule et sur les participants.

Le maître de cérémonie conduit toutes les opérations dans un ordre soigneusement respecté. Discipline militaire peut-être mais probablement une façon de donner un cadre qui canalisera l’émotion.

Les couleurs sont levées à l’invite de la voix. Le drapeau se déroule sous l’action du vent. Il veillera du haut du mât pendant la cérémonie. Puis tout s’enchaîne, l’ouverture  des bans, le dépôt des gerbes fleuries par les politiques unis dans le respect des pages sombres de l’Histoire. Les enfants du Conseil Municipal Juniors s’avancent. Ils ont une dizaine d’années à peine, les guerres ne sont pour eux que des pages dans le livre d’histoire, une mauvaise bouffonnerie d’une époque devenue folle au point de détruire la notion ultime de l’Humanité : la Vie elle-même.

 

Pour les collégiens de l’établissement Victor Hugo, sobrement vêtus pour l’occasion, cette période représente aussi un chapitre du programme d’histoire.

 

On les sent concentrés, impliqués dans la reconnaissance due à ces personnes de l’ancien temps qui leur permettent aujourd’hui de marcher librement dans les rues, d’avoir un avenir à construire, un espoir de continuer à œuvrer pour un monde tolérant qui considère chaque être comme l’égal de son voisin.

 

Liberté, Egalité, Fraternité.

3 mots, 1 devise, 1 ligne de conduite.

 

Les anciens combattants sont silencieux, certains se recueillent, d’autres lorgnent de bout de leurs souliers pour dissimuler l’émotion toujours aussi vivace malgré les années qui défilent et la poussière d’oubli que le temps dépose inévitablement sur les décennies écoulées.

 

-          Nous sommes encore là cette année.

-          Nous serons encore là l’année prochaine, espérons-le .

 

Je capte malgré moi cet échange qui se déroule dans mon dos. Je me retourne, j’adresse un sourire amical à la personne qui s’est exprimée en dernier lieu, charmante vieille dame pétillante aux cheveux blancs.

 

Oui, espérons que nous serons encore là l’année prochaine, l’année suivante et encore les suivantes…

 

Certains se seront plus, vaincus par l’âge mais d’autres prendront le relais.

 

« Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place. » *

N’est ce pas ?

 

Les discours se succèdent, l’émotion est palpable tant dans les termes utilisés que dans les silences ou les raclements de gorges.

Je ne peux m’empêcher de songer à la guerre et à ce qu’elle impliquer personnellement.

 

Héros et bourreau.

Héros et collabo.

Héros et simple individu qui ne souhaite que survivre avec les siens jusqu’aux jours meilleurs.

 

Je me méfie plus que tout de tous ceux qui jurent la main sur le cœur qu’ils seraient entrés en Résistance, qu’ils auraient combattu et n’auraient pas hésité à donner leur vie pour libérer le pays. Qu’il est facile de donner un beau vernis à son âme et à sa conscience lorsque rien ne vient troubler le cours de votre existence. Ni menace, ni sacrifice, ni peur au ventre, ni alerte dans la nuit, ni faim, ni désespoir…

 

Qui peut réellement se prononcer à des années de distance sur les zones d’ombres et de lumières de son propre esprit ?

 

Personne.

 

Et je pense que c’est faire injure à ceux et à celles qui ses ont engagés et qui l’ont parfois payé de leur vie que de s’autoproclamer héros potentiel.

 

La Marseillaise entonnée par la fanfare vient me tirer de mes réflexions.

Dès les premières notes, l’émotion est forte dans l’assemblée. Mes yeux s’embrument.

 

 

Il est déjà temps de repartir, la cérémonie se finit. Le cortége se reforme et rebrousse chemin.

 

Devant moi, un vieil homme perd l’une de ses décorations épinglées sur son veston.

Je le rattrape, lui tend une médaille dorée.

 

Il me remercie chaudement, je croise un instant ses yeux rougis. L’air est piquant en cette période qui oscille entre la sortie de l’hiver et l’avènement du printemps.

 

Tout à l’heure, nous partagerons le verre de l’amitié offert par l’Hôtel de Ville.

 

Car tout doit s’achever sur la fraternité célébrée…

 

* in « Le chant des partisans ».

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Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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