Samedi 19 décembre 2009 6 19 /12 /Déc /2009 22:08

Publié dans : Les Picorettes (Atelier d'écriture)

Pas facile le nouveau thème des impromptus littéraires ... danse et bateau... j'avoue... je suis dans le brouillard...


http://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9c/Ghost_Ship_133.jpg

Illustration de la nouvelle "The Ghost Ship" de John Conroy Hutcheson, wikimedia commons, domaine public.
 





Dernière sortie en mer.

Lorsque Yann m’avait proposé de me joindre à lui pour sa dernière sortie en mer, j’avais sauté sur l’occasion. Cette incursion dans le milieu des pêcheurs au chalut n’était pas pour me déplaire et puis j’estimais assez ce rustre marin pour sacrifier mon confort citadin pour quelques jours.


Yann avait décidé de rentrer une bonne fois pour toute au port, de mettre un point final à ce rude  métier qui tournait au sacerdoce. Les temps avaient changé, il ne parvenait plus à engager des marins-pêcheurs prêts à se mettre en danger pour ramener  un poisson de plus en plus erratique.


La pénibilité de son métier, les charges financières écrasantes et les supplications de sa femme avaient achevé de le conforter dans sa décision. C’était sa dernière sortie. Il n’y  avait rien de plus à ajouter.



Ce soir-là, la mer était plutôt calme. Je goûtais au plaisir insolite du contraste avec  ma vie coutumière un peu trop tourbillonnante.


Le nez dans les étoiles dansant sur l’onde, je scrutais les filins qui plongeaient dans les flots, semblables à de longues mains récoltant le fruit de la mer.


Les pensées fluides et apaisées, je me sentais bien auprès de Yann qui ne montrait curieusement aucun sentiment de tristesse ou de regret quant à sa décision.


Il restait à mes côtés, silencieux, les yeux perçant les secrets de l’obscurité, l’esprit évadé et prompt à faire chavirer des sirènes éphémères ou à faire ressurgir des légendes de flibustiers maudits.


Au début, ce fut juste une brume légère qui rampa à tribord, au ras de l’eau. Elle gagna la coque du chalutier et grimpa le long des filins pour se répandre jusqu’à nos pieds.

Devenant de plus en plus opaque, elle se mit à refléter la pâle lueur de la lune puis, elle en absorba la luminosité diaphane jusqu’à se muer en une sorte de pulsation phosphorescente.

Yann demeurait impassible même si une légère contracture de ses mâchoires exprimait son incompréhension devant ce phénomène étrange qu’il contemplait pour la première fois en 25 années de mer.


Au travers de la couche épaisse de brume, je commençais à discerner une forme massive qui s’approchait avec vélocité.


Un choc sur ma droite me fit sursauter, le sang sembla quitter mes veines et je crus que j’allais défaillir sur l’instant.


Trouant la brume compacte, la proue d’un voilier nous barra la route.


Le formidable bateau se pencha vers nous, il bascula en grinçant, toutes voiles tendues par la magie dont ne sait quel vent inhabituel. Du pont, que je percevais avec peine, une musique me parvint : une gigue endiablée où perçait les trilles gaillardes d’un violon et les cris agressifs de matelots avinés.


La musique cessa bientôt, remplacée par des grincements, des raclements sur le bois du navire, des craquements sinistres, puis par le bruit caractéristique de corps qui sautaient par-dessus le bastingage.


Une haute silhouette massive, arborant un sabre dans une de ses poing fermé se dessina graduellement dans le brouillard funeste. Je fermai les yeux avec force, en proie à une crise de tétanie paralysante.


Sur ma droite, j’entendais le souffle saccadé et accéléré de Yann.


Une odeur pestilentielle d’algue décomposée et d’iode emplit mes fosses nasales.


« Cela » se tenait devant moi, penché à quelque centimètre de mon visage. Un souffle froid baigna mon visage tandis que je me mis à trembler de tous mes membres.


De longues minutes s’écoulèrent, hors du temps, où l’équipage du mystérieux voilier fantomatique jaugea les deux pauvres marins-pêcheurs que nous étions, deux pauvres âmes terrorisées et cherchant vainement une logique à ce qu’elles vivaient.


De très longues minutes de pure frayeur que je ne souhaiterais à personne…


Une brise légère et douce comme un baiser de sirène nous sortit de notre cauchemar. Elle dissipa l’odeur nauséeuse d’algue putréfiée et étouffa les bruits sinistres du voilier spectral qui s’éloignait vers le large.


La brume se dilua sur la surface de la mer qui refléta à nouveau la voute céleste et la lune, complices involontaires de cette nuit dépassant l’entendement.


Réussissant à reprendre possession de mon corps et retrouvant le contrôle de ma raison, je me tournais vers Yann.


La vision du pauvre homme, autrefois solide gaillard, me heurta de plein fouet. Sa chevelure avait totalement blanchie et ses traits accusaient 20 années de plus.


Entre ses lèvres à peine desserrées, il murmura comme un possédé :

« Le Fracassant, c’était le Fracassant… ».



Ce fut sa dernière sortie en mer.



Et sa dernière sortie tout court.




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Ecrire un commentaire - Par Sandy
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Commentaires

Hihihi. Pas mal considéré, simplement il y a des Yann comme du sable sur la plage en Bretagne, c'est Jean alors tu imagines.
Amitié et bises
Thierry mieux luné
Commentaire n°1 posté par Thierry Benquey le 20/12/2009 à 13h01
ah bon, j'ai cru qu'il y avait quelque chose de spécial avec ce prénom :o)

bises
Réponse de Sandy le 20/12/2009 à 17h57
Suis-je mal luné ou est-ce un peu short ?
D'abord le cliché grave du marin qui s'appelle Yann (rire), le nom qu'il ne faut pas prononcer fort dans un port breton, surtout si tu n'aimes pas que tout le monde te regarde.
Ensuite "le bruit caractéristique de corps qui sautaient par dessus le bastingage", une petite suggestion "qui passaient" ? En effet avec corps on a du mal à se représenter une action aussi volontaire et sportive qu'un saut.
Pardonne le ton employé, je dois vraiment etre mal luné, levé du pied gauche et que sais-je encore, c'est dimanche, il est 09:12 et mon café n'a pas encore vraiment atteint tous les recoins de mon cerveau (enfin de ce qu'il en reste.)
Amitié
Thierry
Commentaire n°2 posté par Thierry Benquey le 20/12/2009 à 09h12
ben, je ne sais pas, tu as pris du déca?

Merci pour ton commentaire, c'est toujours intéressant d'avoir un avis contraire aux autres, c'est constructif!

Je ne savais pas que Yann était un prénom mal considéré, pourquoi au fait?

Amitiés et bises.
Réponse de Sandy le 20/12/2009 à 11h30

J'ai de la chance... et je trouve!

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P1020134

 

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