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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Mon chien Dop, 1ère partie

 

 

« Tiens mon ami, je t’en donne 3 gratuitement, pour que tu essaies la camelote. Tu vas voir, tu vas adorer, ça va te faire triper comme jamais…

- Super, Momo, j’adore traiter avec toi, tu as le sens du commerce…

- Eh, Seb’, tu sais ce qu’on dit ? Pourquoi le Père Momo, il se décarcasse ?

- C’est pour nous proposer les meilleures herbes et les meilleurs tickets pour l’espace, je sais. »

 

Momo m’adresse un clin d’œil complice tout en me serrant la main.

Il en profite pour glisser discrètement un petit sachet grossièrement confectionné dans un morceau de papier journal plié en quatre. Comme d’habitude, il a dû préparer ma commande sur un coin de la table de sa cuisine, l’emballant dans une feuille périmée du Figaro quotidien de son père. A tous les coups, la feuille de chou a servi de réceptacle lors de l’épluchage des légumes du repas familial et je peux m’attendre à des relents de carottes et de navets lorsque je déplierai le papier cadeau.  Space Carrot en prévision !

 

Je place quelques billets dans la poche de son blouson, dans un geste des plus indécelables.  Je suis passé maître dans les petites transactions financières avec tour de passe-passe imposé par la prudence. L’habitude, sans aucun doute et la peur de se faire choper.

 

Momo s’éloigne de son petit pas nonchalant, probablement pour aller effectuer sa prochaine livraison.

Ce qui est bien avec Momo, comme chez Darty, c’est le contrat de confiance.

Ce type a tout en réserve, il fait l’article de sa camelote avec brio, il délivre le contrat de confiance – « satisfait ou remboursé, mon ami ! » – il explique le mode d’emploi et il s’assure que le produit est toujours disponible et de composition stable. Sinon, il propose un article de remplacement. Professionnel jusqu’au bout des doigts !

 

C’est un commerçant né, mon Momo, un stratège des affaires, le Tapie du voyage dans l’espace avec retour garanti sur Terre. Il faut dire qu’il a de qui tenir, son père est Directeur Commercial dans une grosse boîte d’informatique très connue pour ses bénéfices faramineux et ses dégraissages d’effectif au profit d’ingénieurs indiens sous payés. Il a été à bonne école toute son enfance et il s’est lancé lui aussi dans les affaires, doublant son cursus estudiantin dans une Ecole Supérieure de Commerce de travaux pratiques dans la revente de substances pas toujours très licites voire franchement illégales.

Son école est un véritable repère de futurs capitalistes acharnés qui tripent déjà à la cocaïne et aux amphétamines.

Momo a flairé le bon filon et s’encanaille à proposer tout ce qui peut exister pour décoller avec classe comme il sied aux futurs recrues des entreprises du CAC 40.

 

 

Momo, Maurice-Marie de son prénom officiel, n’a vraiment pas changé avec les années.

Je l’ai connu, gamin rondouillard, jovial, toujours le mot pour rire et la prochaine connerie murissant dans sa tête.

Nous avons trainé nos culottes courtes, sorties des pages du catalogue Bon Point, du jardin d’enfants à la chorale des petits catéchumènes à la Croix de Bois de la paroisse Sainte Hildegarde de Bingen tenue d’une main ferme par le Père Goriaux.

C’était l’époque où les hommes de Dieu ne défrayaient pas encore la chronique avec leurs penchants charnels et notre bon Père était bien plus porté sur son affreux vin de messe que sur les culottes brodées de ses ouailles.

 

Devenu jeune homme, Momo était toujours aussi rondouillard, petit lutin aux bonnes joues joufflues qui donnaient envie aux jeunes filles et aux femmes mûres de le croquer en entier, ce dont elles ne se privaient pas.

Lui, on lui donnait le bon dieu sans confession.

Absolution d’office grâce à  son beau teint rosé de poupon à dorloter.

 

En comparaison, il y avait gravé « gangster » au burin sur mon front, moi, je devais bouffer le paquet d’hosties consacrées par le curé, l’archevêque, le Pape lui-même et tous les archanges, prendre en supplément un abonnement dans le confessionnal pour être autorisé à poser un pied dans la communauté des grenouilles de bénitier.

 

Tout ça parce que le Père Goriaux m’avait pris à peloter une oiselle pure et innocente dissimulés tous deux dans un renforcement de la façade ouest de l’Eglise. J’avais eu beau signaler en vain que nous nous bornions à faire connaissance à l’extérieur du saint  édifice en tout bien tout honneur et qu’il était tout à fait hors de question de m’accuser d’une telle ignominie, moi, un ex-enfant de chœur de 13 ans à peine.

Mes arguments n’avaient pas été réellement pris en compte surtout lorsque la culotte de ma petite camarade avait été retrouvée, accrochée à une branche d’arbuste.  

Après toutes ces années, je pouvais encore revoir chaque détail de la scène : la fille sanglotait, tête baissée, le rouge de la honte aux joues pendant que sa mère arborait entre deux doigts, l’air pincé et dégoûté, la petite culotte qui rappelait que nous étions dimanche inscrit en lettres anglaises.

Lorsqu’elle l’avait exhibée devant mes yeux, je n’avais pu qu’admettre que j’étais le fautif même si je ne reconnaissais pas la preuve textile… comme si j’avais eu le temps et l’envie de contempler une culotte Petit Bateau lorsque mon objectif était ailleurs, en fait juste derrière !

Drapeau dérisoire d’un dépucelage raté in extremis mais véritable étendard de ma honte, ce modeste bout de tissus fleurant bon la lessive senteur «effluve du printemps » me valut une claque paternelle retentissante et une consignation quasi ad vitam aeternam dans ma chambre. 

En fait, ma punition pour les temps et les temps se restreignit à 15 jours que je passais à ruminer ma débâcle de puceau poissard,  « mea culpa, mea maxima culpa, je réfléchirai avec mon cerveau la prochaine fois ».

 

En réaction naquit en moi une véritable hargne contre l’hypocrisie de ces biens pensants qui m’apparaissaient dans toute leur horreur : égocentrique, fourbes et méprisables.

 

 Je repérais surtout ceux qui se rendaient aux offices, s’égosillaient en massacrant les cantiques et n’omettaient pas de passer honorer leurs maîtresses avant de retourner voir bobonnes. C’étaient les mêmes qui déposaient d’un ample geste ostentatoire leurs oboles lors de  la quête dominicale s’achetant un semblant d’amour du prochain à coup de billets largement déployés à la vue de tous.

 

A suivre...

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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