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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Mon chien Dop, 2ème partie

 

Pour mon plus grand malheur, j’habitais dans un quartier résidentiel très conservateur et plutôt bigot, situé à l’ouest de la ville-capitale, un bel ilot friqué avec des habitations à plusieurs étages dont les fenêtres et les baies vitrées ouvraient sur des jardins irréprochables.

 

Rien ne dépassait, tout était tracé au cordeau, une vraie réclame pour un monde consumériste destiné aux familles aisées et aux gosses de riches qui auraient leur carte Gold en poche dès la majorité. Ils avaient raison, c’était plus pratique pour tracer de beaux rails de coke, histoire de se faire exploser la tête avec un signe extérieur de richesse.

 

Je haïssais profondément le monde dans lequel on me proposait de passer mon existence et je me détestais encore plus de ne pas avoir le courage de vendre mon âme à leurs diables pour endormir ma détresse.

 

Mes parents avait acheté une grande maison dans cet univers digne de Happy Days lorsque j’étais très jeune si bien que mes souvenirs d’enfance avaient quasiment tous la même toile de fond, une belle illustration issue d’un ouvrage doré sur tranche.

 

C’était simple, il suffisait d’imaginer une famille modèle, comme dans les réclames américaines des années 50.

 

Devant la maison, vous plantiez 3 crétins tout sourire qui posait pour la traditionnelle photo à encadrer et à offrir à grand’mère pour Noël.

 

Le mari, bon vivant, arborait un polo Lacoste avec le petit crocodile légèrement déformé par son embonpoint. Ça lui donnait une sympathique allure de dinosaure quadrupède avec un ventre proéminent et la gueule écartelée.

Dents blanches et raie sur le côté, il avait l’art de se mettre en scène jusque dans sa vie privée.

Normal, il était un avocat réputé, spécialisé dans le droit des affaires et des sociétés, un voleur qui travaillait à défendre des escrocs pour résumer.

Charmeur, avenant, il maniait l’éloquence avec grandiloquence et s’y entendait pour transformer le plomb de ses clients en or.

A y regarder de plus près, il y avait aussi écrit « gangster » sur son front, comme quoi, les chiens ne font pas de chats…

 

La mère, les épaules enlacées par un bras de son mari, souriait de toutes les mèches décolorées de son brushing impeccablement réalisé par sa coiffeuse préférée. Elle exigeait de ne passer que par les mains expertes de sa fée du Magicolor et uniquement par elle, deux fois par semaine. C’était le même cirque pour SA manucure, SON esthéticienne comme s’il s’agissait de serfs dévoués à sa personne. Une personnalité creuse dans une enveloppe avenante, j’adorais la vacuité de cette femme, jolie potiche décérébrée. On pouvait la poser dans tous les recoins de la maison, elle agrémentait le sofa, sublimait la baignoire à remous, irradiait plus fort que les pierres réfractaires de la cheminée. Son rictus coincé qu’il fallait interpréter pour un sourire à la Bree Van de Kamp (Desesperate Housewifes était sa série préférée) avait été chèrement acquis par une dizaine d’années d’utilisation assidue d’antidépresseurs et de calmants. A moins qu’il ne s’agisse d’un effet secondaire d’un surdosage de Botox ?

 

Le fils, moi en l’occurrence, fixait l’objectif du photographe, une main tenant le collier du chien assis à ses cotés. Pas un labrador présidentiel, un golden retriever ou un bon patapouf de famille, non, chez nous c’était le règne du lévrier racé, à la cervelle de la taille d’un petit pois. Ma mère avait une passion pour les lévriers afghans, ces grands chiens à la robe longue snobinarde et au bout de queue ridiculement fin et relevée à l’extrémité. C’était encore mieux s’ils étaient dotés d’un pedigree les faisant entrer dans le gotha canin.

Elle accompagnait son chien une fois par mois chez le toiletteur, en principe le 3ème lundi,  et Prince Azor de Mes Breloques revenait de sa séance, le port altier, pour me dévisager du coin de l’œil, l’air de vouloir me pisser dans les baskets à la première occasion.

 

 

Voilà, c’est à peu près tout ce qu’il y avait à déclarer, messieurs-dames.

 

Le cas était déjà bien assez grave pour ne pas en rajouter mais les créateurs de cette petite symphonie familiale en désastre majeur avait poussé le mauvais goût jusqu’à rajouter une nouvelle fausse note sur la partition.

J’avais 15 ans lorsqu’un grotesque retour de flamme ou un stupide dérèglement printanier de leurs organes reproducteurs les avaient conduits à me doter d’une créature étrange : une sœur indésirable.

 

Il suffit de faire le compte : 23 ans que je les supporte eux et 8 années que je la supporte elle. Il ne faut pas chercher plus loin la raison de mon statut de meilleur client de Momo, ma carte de fidélité est saturée.

 

« Sébastien ? On y va ? »

 

Ah oui, je l’ai presque oubliée celle-là.

 

Amélie est accrochée à mes basques comme une patelle est fixée à son rocher du littoral breton : avec toute la force de son pied !

Pendant la journée, il lui arrive de se déplacer pour vaquer à quelques occupations personnelles mais le soir venu, elle regagne son emplacement favori pour se plaquer contre moi.

 

C’était arrivé un beau jour, sans que je me rende vraiment compte de son arrimage progressif mais très efficace bien que je soupçonnais qu’elle se soit servie de moments de faiblesses stupéfiantes pour arriver à ses fins.

 

6 mois déjà que ma patelle s’est installée, j’ai même la marque de sa coquille sur la peau.

 

Au-delà de ces considérations purement biologiques, Amélie n’est pas qu’un mollusque mi-coquillage nacré mi-sangsue mais aussi une créature du sexe opposé, de mon âge et plutôt attirante.

Fille unique d’une rédactrice de magazine de mode surbookée et divorcée, elle est inscrite à un vague cursus dans une école privée de communication dont je n’ai pas bien saisi la finalité et elles habitent toutes deux dans une maison de Fric-Land semblables à toutes les autres, située à quelques rues de la mienne.

 

A  vrai dire, la qualité de nos conversations se limite à ce qu’on peut attendre de ce genre de poupée : gonflante !

 

Aussi, je ne lui demande pas vraiment de dialoguer lors de nos têtes à têtes mais je me fais une raison et je l’écoute soliloquer d’une oreille polie mais absente jusque dans le feu de l’action. Au moins, elle ne peut pas arguer que je la brime, j’acquiesce à peu près à tout essentiellement dans un souci de ne pas provoquer de débat inutilement fatiguant.

 

A suivre...

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Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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