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Les scribouilles

écriture (notes, roman, nouvelles, textes...) lecture et curiosités en partage

Silence...

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Je continue ma progression, le rythme régulier.


J’avance lentement, la cadence de mon pas  imposée par le relief du terrain.


La ligne de crête se dessine devant moi, une voie naturelle trace un sentier dont l’évidence ne doit pas endormir mon attention. La mort plane sur les pas des fous trop présomptueux.

Je le sais, j’ai cheminé là si souvent et  j’ai entendu tant d’histoire racontées les yeux baissés et le ton grave.


Le ciel est dégagé. Le soleil printanier, encore un peu pâle et engourdi dans les langes hivernaux, flotte juste au dessus de moi, au zénith.

Ses rayons se reflètent sur les dernières plaques de neige persistante. L’éblouissement  qu’ils provoquent en frappant la croute blanche me donne mal aux yeux.

 

 

Et ce silence…

 

 

Ma peau, emmitouflée sous des couches de tissus techniques,  est parcourue de frissons incontrôlables.


Il ne faut pas rechigner face aux dernières velléités du froid, rien ne sert de s’en plaindre. Et puis, puiser dans ses ressources pour  résister à la sensation sert de test à l’humilité.

 


Si l’hiver, la montagne semble faussement pauvre en coloris pour qui ne sait pas voir les reflets bleutés, rosées et même ocre dont elle se pare,  au printemps elle retrouve une expression variée et explose de nuances émeraudes, céruléennes, havanes,  les aplats ponctués de tâches et de pointillés ivoirins.


Et puis, ce silence…


Il est parfois troublé par le  vol de l’aigle aux plumes brunes largement déployées en éventail,  par le pas du chamois les sabots se posant sur le sol meuble, par le sifflet d’alarme de la marmotte qui veille sur la colonie tout juste éveillée.


Mon regard s’élève vers les cieux, les mains posées en visière au-dessus des yeux pour échapper à la lumière crue, aveuglante.


« Vaincre le sommet... se mesurer à la montagne… donner l’assaut au mont ».


Le vocabulaire guerrier des alpinistes me met mal à l’aise. Je ne m’y retrouve guère.

Je dois bien admettre, pourtant, que mon désir fantasmé de fouler le sommet se heurte à ma déférence envers la Grande Dame de Pierre. Je crains ses colères autant que je la vénère, elle met à genou qui se croit plus fort qu’elle et rend les corps disloqués dans le meilleur des cas et dans le pire, elle les conserve éternellement sous les caresses de la neige et de la glace.

 

Il me suffit de sentir qu’elle est là, qu’elle m’entoure de sa muraille, de ses pierriers où  glissent mes pas que je croyais si assurés, de ses surplombs, de ses cascades d’eau glacée d’où s’échappent des perles de verre irisé  qui se brisent sur la roche assombrie par l’humidité,  de ses fissures qui laissent à peine place au positionnement des  doigts habiles ou à la blessure des pitons, de ses neiges, de ses zones dangereusement friables, de ses « à pic » battus par les vents…

 

Je ne me mesure jamais  à la nature. Je ne lutte pas contre elle. Je préfère composée avec elle, me faire accepter, tolérer, présence discrète prête à s’effacer au moindre signe d’agacement de la Grande Dame.


Il n’est pas envisageable de la violer sans encourir sa vengeance.


En un mot comme en dix, je la respecte comme une mère.


Derrière moi,  je perçois une présence, un souffle léger. 

 

Une petite   silhouette se découpe sur  le sol, ces pas guillerets tintent à l’unisson des sonnailles provenant de l’alpage en contrebas.


Je jette un œil par dessus  mon épaule. Je souris à la vision.


La petite fille se tient là, à quelques pas. Tout sourire, elle aussi.


Fugace échange des regards dans un tacite accord.


Je la laisse me rattraper, me dépasser, marquer le chemin vierge de ses pas.


Ses empreintes se substituent aux miennes, elles les effacent dans la joie et dans l’allégresse.

 

Les nuages montent de la vallée. Les fumerolles se déchirent sur les reliefs.


Que le ciel me semble bas tout à coup. Ou la terre bien haute. C’est une autre façon de considérer les choses.


L’espace du vide, au dessus de la vallée se remplit de duvet blanc. La vision unique d’une masse ouatée qui efface tout sur son passage est si puissante qu’on cherche sans cesse à la revivre.


Les éléments détiennent des dons de prestidigitation ignorés.


 

Assise sur un rocher, je passe le relais.

 

Je regarde la petite fille s’éloigner avec une immense fierté.

 

 

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À propos

Sandrine Virbel

de l'écriture, de la littérature, de la culture, des connaissances mises en partage... ॐ
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Seb 15/03/2011 12:39



Ah la montagne! Belle oui mais si cruelle parfois! J'ai beaucoup de souvenirs d'enfance en montagne(évidement) mais je n'ai jamais pu être une accro! Pourtant pour une suissesse !!!


Merci Sandy! J'ai respiré un grand coup d'air frais! Ca manque un peu par London! :))



Sandrine Virbel 17/03/2011 22:35



contente d'avoir apporté un peu d'air frais dans ta ville d'adoption!


Etoonant comme on profite peu du lieu où on est né. Moi, je suis née à Paris et je ne connais que très peu ma ville de naissance et je n'ai jamais vraiment accrochée à cette grande ville trop
agitée et trop peuplée à mon goût!


 


bises!