Plissier était à deux doigts de s'arracher les cheveux de rage...
Non seulement il tournait en rond dans le bunker mais l'enquête n'avait pas progressé d'un iota.
Elle était même toujours au point mort pour ainsi dire.
Il avait repris ses recherches sur les passagers de l'ascenseur en vain, le puissant réseau informatique relié à de nombreuses bases de données ne lui avait rien appris de bien excitant.
Situations matrimoniales, démêlés avec le Trésor Public, contraventions en souffrance, découverts bancaires, positions au regard de la Justice, ces personnes étaient désespérément normales.
Il fallait se rendre à l'évidence, elles n'étaient que les victimes impuissantes de cette sinistre farce, réunies au même endroit par un hasard capricieux qui s'amusait à les confronter bien malgré elle à une mort probable.
Il ne trouverait rien qui le mettrait sur le chemin du criminel en s'entêtant sur cette piste stérile.
La solution à ce problème résidait vraisemblablement dans la Tour, seule une enquête sur place lui permettrait de comprendre et d'être efficace mais il devait rester sagement à la place que lui avait désigné le Commissaire, sa carrière ne se relèverait pas d'une nouvelle incartade aussi grave.
Il n'aurait pas à craindre une suspension mais une révocation purement et simplement.
Longtemps protégé par le Commissaire qui appréciait son travail et son dévouement, son comportement avait fini par user la magnanimité de son supérieur qui le laisserait probablement en pâture à la hiérarchie.
La patience était une vertu et, à son âge, il était plus que temps que le Lieutenant apprenne à faire preuve de pondération.
Il considéra avec satisfaction l'intérieur de la cabine où la situation se présentait calme et détendue et il se félicita d'avoir pris le risque de mettre Josselin dans la confidence. Même s'il avait probablement secoué durement ce jeune homme, celui-ci s'était avéré digne de confiance et finalement, très maître de lui-même s'il considérait les événements actuels.
Bien sûr, si le psychologue habituellement appelé à la rescousse pour gérer ce type de crise avait vent de son action, il le traiterait probablement d'inconscient voir de criminel et Plissier savait qu'il ne serait pas d'humeur à encaisser les récriminations de ce personnage.
C'était épidermique, ils ne s'accordaient absolument pas. Ils avaient déjà eu maille à partir sur plusieurs affaires et leurs confrontations avaient systématiquement tournées au pugilat verbal, Plissier le traitant de prétentieux planqué derrière ses grandes théories et le psychologue lui rétorquant qu'il n'était qu'un individu impulsif avec un flingue entre les mains.
C'était excessif et réducteur, mais Plissier ne pouvait qu'admettre la dureté de certaines opérations qu'il avait menées, dureté uniquement justifiée par l'extrême dangerosité des personnes appréhendées. Il répugnait à user de la violence mais s'il était agressé, il n'avait d'autre choix que de se protéger et de neutraliser l'individu en le blessant si aucune autre alternative correcte ne se présentait à lui.
Ce n'était jamais de gaîté de cœur qu'il usait de son arme et il veillait toujours à préserver l'intégrité de son attaquant le plus possible.
Plus le temps passait, plus le Lieutenant en venait à penser que la hiérarchie favorisait ces rapports conflictuels ne serait-ce que pour avoir des éléments en sa défaveur et il pouvait compter sur le psychologue pour l'achever avec délectation dès que le moment serait propice. Plissier était sa bête noire et ce n'était un mystère pour personne.
Pour l'heure, il jouissait encore d'une tranquillité relative, le psychologue n'était pas habilité à pénétrer dans le bunker mais il pourrait malheureusement harceler Plissier par téléphone.
Encore aurai-t-il fallu qu'on le prévienne à temps que je gère tout d'ici...à coup sûr, il va être orienté vers la Tour, va se heurter au périmètre de sécurité et comprendre qu'il ne pourra pas entrer en contact avec la cabine. Et le temps qu'il réalise et rapplique ici, cela me laisse une belle marge de manœuvre... s'amusa-t-il goguenard.
Satisfait comme un gamin qui a réalisé une bonne farce, il se balança en arrière sur son siège qui émit des couinements de protestation ce qui ne manqua pas d'attirer l'attention des ingénieurs qui se retournèrent vers le Lieutenant.
Il leur adressa un amical signe de la main qui se voulait rassurant puis, il reporta son attention sur son moniteur.
Cela faisait un moment qu'il n'avait pas d'informations de la part de l'équipe de déminage et il consulta sa montre.
Il n'était pas loin de 22 heures à présent et il songea à Marie qui devait avoir abandonné tout espoir de le voir revenir à une heure décente pour cette soirée. A tous les coups, elle avait du envoyer les garçons se coucher et ceux-ci avaient sûrement obtempéré de mauvaise grâce, dépités par le faux bond de leur père.
Elle devait probablement l'attendre, seule, assise sur les coussins moelleux du canapé, sirotant une infusion devant un programme télévisé insipide. Elle finirait par s'endormir là et il la retrouverait, lovée sur le sofa et dormant à poings fermés. Il lui était déjà arrivé de rester à la contempler longuement, retenant son souffle pour ne pas la réveiller, se ressourçant de la quiétude de sa femme endormie, loin du bruit et de la fureur de son métier de superflic.
Il espéra que le silence de l'équipe de déminage augurait qu'ils étaient en phase finale de neutralisation et qu'ils attendaient que l'opération soit achevée avec succès pour lui faire un rapport positif.
Dans le cas contraire, c'était qu'ils courraient tous à la catastrophe et que la situation s'avérait plus délicate ou encore qu'un imprévu était venu compromettre l'avancée de leur patient travail.
Cette attente intolérable ruinait les nerfs de Plissier qui préférait savoir à quoi s'en tenir au plus vite. La politique de l'autruche n'était pas son fort et il mettait un point d'honneur à affronter les épreuves de face, quitte à en souffrir amèrement.
Il considéra le routeur téléphonique du coin de l'œil, les doigts martelant le plateau du bureau en cadence.
Ce ne fut pas sans une pointe d'angoisse qu'il appuya sur le bouton destiné à établir une communication avec l'équipe de déminage.
Dans quelques instants, il connaîtrait le fin mot de cette histoire en espérant que le dénouement en soit heureux et proche.
De nouveau, il perçu les grésillements précédents la mise en relation et une voix féminine l'interpella :
« - Agent Gonnet, j'écoute ?
- Ici, le Lieutenant Plissier, où en êtes-vous ? »
Un silence pesant lui répondit et il comprit aussitôt que la situation ne se présentait pas vraiment sous les meilleurs auspices.
L'Agent Gonnet se racla la gorge, visiblement embarrassée.
C'était la première fois qu'elle n'offrait pas son calme olympien à son interlocuteur et il en eut la chaire de poule.
« - Ici... la situation est...assez... délicate...
- C'est-à-dire, soyez précise, Agent Gonnet !
- Monsieur, nous nous retrouvons devant un cas peu banal...
- Pour l'amour du ciel, vous allez me dire ce qu'il en retourne à la fin !
- Nous avons neutralisé 2 minuteries sur les 5.
- Et pour les 3 restantes ?
- Il n'y aura pas de souci majeur...
Plissier émit un long soupir de soulagement, la situation n'était pas si mauvaise que cela après tout...
- Bien, alors, qu'est ce qu'il se passe qui vous perturbe tant ?
L'Agent Gonnet se tut, ferma les yeux pour se concentrer et puiser en elle une sérénité qui lui faisait défaut en cet instant.
- Lieutenant, il y a un deuxième système de déclenchement... »
Plissier demeura interdit, bouche bée.
Il se refusait à croire ce qu'il entendait.
La situation qui semblait si favorable il y a seulement quelques secondes venait de s'effondrer sous ses yeux et basculer à nouveau dans l'incertitude la plus cruelle.
Château de cartes dérisoire, infâme jeu du bourreau.
Il se sentait totalement démuni comme un naufragé ballotté sur une mer instable, se raccrochant désespérément à son radeau, frêle embarcation, hypothétique garante de sa survie.
« - Lieutenant ? Vous êtes toujours là ?
- Oui...qu'en est-il ?
- Le système de déclenchement est de type contrôle à distance.
Le principe est redoutable. Il suffit de passer par la voie hertzienne pour
assurer la fermeture du circuit qui permet la mise sous tension d'un détonateur électrique. Le système est doté d'un codeur qui est lui-même connecté à un émetteur.
Cela permet de déclencher la bombe à loisir tout en se garantissant d'un déclenchement involontaire qui pourrait être causé par des ondes parasites. De même, si la cible bouge, en l'occurrence la cabine, ce type de système permet de tout faire sauter.
Le poseur de bombe nous a baladé depuis le début, il a fait de nous ce qu'il voulait. Le système mécanique était là juste pour nous retarder, faire croire que cette neutralisation serait des plus simples. Il a entremêlé les deux systèmes habilement pour nous faire penser qu'il n'y en avait qu'un seul, assez inoffensif.
Finalement, ce n'était que le système secondaire. Le système principal est bien celui à télécommande et il avait décidé que nous le découvrions tardivement.
Il a tout prévu.
Si nous tentions d'ouvrir la cabine, tout explosait.
Si nous la remettions en fonction, tout explosait de même.
Même si nous désamorçons l'ensemble des minuteries, il gardait la carte maîtresse en main.
Il choisira le moment qui lui plaira pour tout déclencher.
- Quelles alternatives nous reste-il ?
La voix de Plissier était blanche.
Il craignait la réponse de son interlocutrice.
- Nous tentons le tout pour le tout. Il nous faut trouver la faille dans le système à télécommande, le plus vite possible.
Si jamais il l'enclenche...
- Ne prenez aucun risque et prévenez les agents de police mis à votre disposition d'élargir le périmètre de sécurité au maximum même s'il faut y inclure les édifices avoisinants. »
Plissier coupa sa communication, blême.
Il ne lui restait plus qu'à faire le rapport de la situation désastreuse au
Commissaire et à prier pour que l'équipe de déminage trouve une parade efficace.
Dans le cas contraire, il savait que les personnes qu'il contemplait dans la cabine n'étaient déjà plus que des vivants en sursis...des presque morts...
A SUIVRE...








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